dim. Juil 19th, 2026

La justice française a décidé d’ouvrir un procès contre Walid Abou Zayed et cinq autres personnes suspectées d’être impliquées dans l’attentat de la Rue des Rosiers, qui fit six morts le 9 août 1982. À l’époque, le gouvernement français avait préféré fermer les yeux. Quarante ans plus tard, il tente de réparer cet oubli.

Ce jour-là, un commando armé fit irruption dans le restaurant Jo Goldenberg, au 7 de la Rue des Rosiers, en tirant de manière indiscriminée. Il était 13h15, et une cinquantaine de clients se trouvaient dans l’établissement. Après avoir lancé une grenade, les assaillants prirent la fuite à pied, tirant au passage dans cette rue commerçante du quartier juif parisien, aujourd’hui devenue une zone très tendance du Marais.

Bien que personne n’ait revendiqué l’attentat, les douilles recueillies sur place penchent nettement vers un groupe palestinien dissident, farouchement opposé à Yasser Arafat, leur leader jugé “défaitiste”. Ce Fatah du Conseil révolutionnaire, dirigé par Abu Nidal, était soutenu par le régime syrien de Hafez al-Assad, père du tyran actuel, Bashar al-Assad, réfugié récemment en Russie.

La munition employée était de calibre 9 mm, de type Makarov, tirée avec des armes polonaises WZ 63. Selon le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gaston Déferre, ces munitions étaient similaires à celles utilisées lors d’attaques antisémites à Vienne l’année précédente et contre l’ambassadeur israélien au Royaume-Uni, Shlomo Argov, en juin 1982.

Pourtant, l’enquête française fut rapidement marquée par des manquements : plusieurs témoins n’ont jamais été interrogés. Lancée sous la présidence socialiste de François Mitterrand, l’enquête fut confiée à l’anti-terrorisme de l’Élysée, mais rapidement noyée sous de fausses pistes. “L’essentiel est de faire reculer le terrorisme où qu’il se cache,” déclarait Mitterrand peu après la tragédie, avec une solennité teintée d’ironie.

La cause fut néanmoins soutenue par deux magistrats antiterroristes emblématiques. Jean-Louis Brugière ouvrit une piste en 1983 en obtenant la reconnaissance officielle que les armes WZ 63 provenaient bien des arsenaux militaires polonais, officiellement déclarées comme “perdues”.

Cette même année, un assassin lié au même groupe fut arrêté au Portugal. Il aurait aidé le commando à fuir la France. Bien qu’emprisonné sous de fausses identités, il fut libéré en 1986 pour bonne conduite.

Une rumeur persistante évoque un pacte secret entre Abu Nidal et les autorités françaises, selon lequel le groupe terroriste aurait accepté de ne plus frapper en France, en échange d’une certaine indulgence policière. Nombre des condamnés de la bande furent relâchés et expulsés. L’un des acteurs politiques de l’Élysée, François de Grossouvre, démentira formellement cette supposée entente avant de se suicider en 1994.

Les années 90 et 2000 virent progressivement s’effacer ces traces : Abu Nidal fut retrouvé mort à Bagdad, officiellement un suicide, tandis que ses soutiens, comme Hafez al-Assad et Saddam Hussein, disparaissaient.

Au tournant du siècle, Philippe Rondot, espion reconnu pour son expertise du Moyen-Orient, confirma “off the record” le fameux deal Paris-Abu Nidal. Rondot, qui avait aussi capturé le célèbre terroriste Carlos, fut l’homme clé de l’espionnage français avant de s’éteindre en 2017.

Plus récemment, son successeur, le juge antiterroriste Marc Trévidic, redonna de la voix en recueillant témoignages et aveux, tentant de démêler l’imbroglio judiciaire. En 2015, la France lança plusieurs mandats d’arrêt internationaux.

La Jordanie refusa d’extrader le principal suspect, Amjad Atta, et plusieurs complices. Un autre, Walid Abou Zayed, naturalisé norvégien, fut remis à la France en 2020 grâce à un accord judiciaire européen. Yves Bonnet, ancien chef de la DST, confirma qu’un pacte tacite avait bien été conclu dès 1982 entre l’État français et le groupe terroriste.

Depuis son extradition, Walid Abou Zayed est formellement inculpé pour assassinat, sur la base d’éléments des services secrets et de témoignages. Il nie toute implication, assurant qu’il se trouvait à Monte-Carlo ce jour-là. Par le passé, il a été condamné en Norvège pour divers délits, ce qui ne l’a pas empêché de demander l’asile politique, affirmant avoir fui les tortures israéliennes.

En décembre 2022, après deux ans de dénégations, il reconnut avoir appartenu à Fatah Conseil Révolutionnaire mais rejeta son rôle dans l’attentat, se définissant comme simple chauffeur.

Ses avocats dénoncent un “procès kafkaïen” et rejettent l’idée que la vérité puisse être sacrifiée au nom d’une procédure coûte que coûte.

Le juge, cependant, s’appuie sur plusieurs indices sérieux, notamment une affaire criminelle à Chypre et des faits en Belgique, pour considérer que Zayed n’était pas un simple marginal mais un acteur actif entouré d’assassins.

Ainsi, juste avant la fin de sa détention provisoire, la décision fut prise d’aller jusqu’au procès. Avec lui, sera jugé Hamza Taha, suspecté d’avoir dissimulé les armes mais également réfutant les accusations.

Le restaurant Jo Goldenberg ferma ses portes en 2006 et son propriétaire est décédé en 2014. Le lieu a changé plusieurs fois de vocation mais conserve à l’extérieur une plaque rappelant les noms des victimes : Mohamed Benemmou, salarié du restaurant ; André Hezkia Niego, neveu du patron ; deux Américaines, Grace Cutler et Anna van Zanten, cette dernière mère d’une fillette de trois ans ; Denise Guerche Rossignol ; et Georges Demeter, pasteur évangélique d’une communauté gitane.

Points à retenir

  • Le procès de l’attentat de la Rue des Rosiers éclaire les zones d’ombre d’un tiers-millénaire d’impunité d’État et d’oubli volontaire.
  • Le poids des intérêts géopolitiques et diplomatiques a longtemps fait obstacle à la vérité judiciaire.
  • Une rumeur d’un pacte secret entre la France et Abu Nidal insiste sur ce douloureux paradoxe : négocier avec des terroristes pour éviter d’en avoir chez soi.
  • L’affaire révèle aussi les limites des preuves concrètes face à celles plus épineuses des témoignages et des alliances troubles.
  • Les protagonistes ont tous un passé trouble, oscillant entre militantisme, terrorisme avéré et délits communs, dessinant un portrait peu glorieux de certains “héros” ou “victimes”.
  • Le nom du quartier, autrefois cœur du judaïsme parisien, est aujourd’hui synonyme de hipsterie, presque une ironie sur le passé sanguinaire du lieu.

Au final, on est forcé de constater que la justice avance à pas de tortue quand il s’agit de terrorisme international et de complications diplomatiques. Un peu comme si traquer les coupables demandait autant de finesse que d’esquiver le bon vieux souvenir d’un pacte informel. Allez savoir — finalement, la vérité ne serait-elle qu’un luxe réservé aux naïfs ?


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