mar. Juil 28th, 2026
Motos et montagnes : plongez dans le photo-essai du Tour de France 2026

Vingt Tours de France. À l’écrire, ça sonne presque ridicule. Mon premier date du moment où l’empire si soigneusement construit de Lance Armstrong commençait à vaciller. Je le photographiais en faisant le tour des Champs-Élysées, avec un reflex argentique. Je ne savais pas encore que ni les appareils à pellicule, ni la réputation d’Armstrong, n’allaient vraiment bien vieillir.

Aujourd’hui, je suis revenu là où tout a commencé. Assis dehors, à deux pas de la place de la Concorde, je sirote un café crème pendant que Paris continue à vivre comme si de rien n’était. Un couple rit au petit-déjeuner. Quelqu’un promène un poodle manifestement surprotégé. Un serveur en gilet essaie, sans grand succès, d’expliquer à deux touristes que la vodka peut très bien accompagner un croissant. Dans quelques heures, la plus grande course cycliste du monde va rugir dans ces rues. Pour l’instant, c’est juste un dimanche matin.

Une des particularités du Tour, c’est justement ça : l’événement arrive comme un cirque ambulant, met le bazar pendant quelques heures, puis s’éclipse sans faire de bruit.

Première étape, et je prends la moto. Ce poste est devenu un luxe. Avant la période Covid, il y avait 18 motos de photographes accrédités au cœur de la course. Désormais, on n’est plus que neuf : de plus petites agences mutualisent leurs quotas et partagent les images pour garder l’accès. Je travaille avec un collectif belgo-italien : quand c’est à ton tour, tu fais le plein.

Cette année, mon programme comprenait le contre-la-montre par équipes à l’ouverture, quelques étapes pour sprinteurs, et l’arrivée en montagne à Orcières-Merlette. Ce n’était pas l’Alpe d’Huez… mais personne ne dit non à une journée sur la moto au Tour.

Dès la première étape, le vélo n’a pas offert grand-chose à raconter : j’ai donc laissé Barcelone jouer les narrateurs. La Sagrada Família est devenue mon décor. Quand mon chauffeur moto, d’un enthousiasme presque contagieux, a disparu au loin, je me suis rendu compte d’un détail : tous mes bidons d’eau avaient disparu avec lui. Très bien : ce n’était pas non plus le milieu d’une vague de chaleur espagnole. Sinon, ça aurait pu tourner très vite au documentaire “survie en territoire inconnu”.

Un 400 mm m’a servi à détacher les coureurs dans les ombres de la cathédrale. Puis je suis passé à un 24 mm au moment où ils ont filé : je tentais de caser dans le cadre le chef-d’œuvre de Gaudí… grues incluses. À la fin, j’étais étonnamment à l’aise pour jongler entre les appareils tout en filant et en suivant le mouvement.

Entre deux passages, un homme plus âgé, accoudé aux barrières, m’amusait. Il brandissait fièrement deux appareils “pro”. Il m’a raconté qu’il avait commencé dans la Navy comme photographe, et qu’il avait couvert des présidents, de Reagan à Obama. Je l’ai cherché ensuite, par réflexe—juste au cas où. Résultat : il n’inventait pas. Il avait eu une carrière que beaucoup de photographes ne rêvent que dans leurs formulaires de demande d’accréditation.

Quand j’ai commencé à sentir la déshydratation pointer (la chaleur en rajoutant une couche), un groupe de supporters danois m’a “adopté” pour l’après-midi. Ils m’ont ravitaillé en eau glacée jusqu’à l’arrivée des derniers coureurs. Le Tour sait aussi être gentil, parfois.

Retour sur la moto pour l’étape 18 : autant dire que le contraste avec Barcelone était violent. Les routes alpines étaient si étroites qu’on avait juste la place pour les coureurs, les voitures d’assistance et, au passage, une moto. Une bonne partie de l’après-midi, on s’est “déplacés” en bondissant entre l’échappée et le peloton en chasse. Par moments, arrêt caméra au-dessus de panoramas de montagne… puis on repartait vite, pour reprendre sa place.

Puis, à trois kilomètres du but, Richard Carapaz a attaqué. Sauf que, évidemment, il a choisi notre côté de la route. À une seconde près, il était derrière nous. La seconde suivante, il était presque à côté. Mon chauffeur a réagi comme il fallait : une poignée de gaz supplémentaire au moment où je tournais l’appareil. Pendant quelques instants—plaisants pour l’observateur, moins pour moi—je photographiais d’une seule main, en me tenant au mieux, accroché au vélo comme on l’est quand on veut vraiment rester en vie. La photo la plus nette, au fond, c’était surtout le souvenir.

L’étape 19, elle, appartenait à Tadej Pogacar. Sur l’Alpe d’Huez, il a effacé le record de Marco Pantani. Et mon rôle, ce jour-là, consistait surtout à attendre à l’arrivée, plutôt que de courir après les montées. Les éditions récentes ont resserré l’accès autour du vainqueur : on a remplacé l’ancien mouvement de foule des photographes par une arrivée beaucoup plus “pilotée”. Donc l’emplacement devient crucial. À ce stade, il faut surtout anticiper la réaction des coureurs après l’étape.

Comme c’est en montée et que le podium est proche du finish, il est difficile de se tromper : Pogacar ne va pas “partir en vacances” bien loin. Je me suis installé sur la ligne arrière des photographes en chasubles grises, prêt à sortir le grand-angle pour les gros plans. Pour ne pas rater la ligne d’arrivée, j’ai cadré la célébration au passage, tout en gardant un œil attentif sur l’endroit exact où Pogacar allait se poser. Je me suis faufilé pour trouver ma position, sans bloquer les confrères et opérateurs, en gardant mon espace et en cherchant l’angle juste.

Le résultat a tenu, et ce soir-là j’ai pu souffler : on avait ce qu’il faut pour le journal du soir. Les records ont un air abstrait tant qu’on ne se tient pas à une vingtaine de mètres au moment où ça tombe “pour de vrai”.

« C’était très agréable de gagner ici. L’ambiance sur toute la montée était folle. Je le dois aussi à toute l’équipe : aujourd’hui, je roulais pour mes équipiers. Je suis évidemment super content de prendre la victoire. »

— Tadej Pogacar

Sur la dernière étape alpine, installée vers le Galibier, j’avais trouvé une composition, monté l’appareil sur trépied avec un déclencheur à distance… mais il me fallait quelqu’un pour appuyer au bon moment pendant que je travaillais ailleurs. Ryan, journaliste cyclisme et compagnon de voyage (sans aucune expérience photo, donc forcément un choix audacieux), s’est retrouvé responsable de mon troisième appareil. Je lui ai donné les consignes : “tu appuies sur le bouton”. Quelques hochements nerveux, puis je suis parti, en espérant le meilleur. Et ça a marché ! Chapeau, Ryan.

Le dernier jour, je descends les Champs-Élysées désormais “barriérisés”, pendant que le convoi de publicité danse son chemin vers la ligne d’arrivée. J’ai pris mon temps : je marche les deux kilomètres, en passant devant des gendarmes qui me laissent passer avec une indifférence très exercée. Uniformes bleu foncé, gilets pare-balles, grosses bottes noires, lunettes—et des pistolets bien rangés à la ceinture. On ne peut pas dire que ce soit l’ambiance “café du coin”. Je souris quand même et je lâche un bonjour discret, juste pour voir si je peux faire naître, chez l’un ou l’autre, le plus petit mouvement de sourire en retour.

Les Champs ne ressemblent plus à ce qu’ils étaient. La sécurité y est renforcée : des agents sont postés tous les quelques mètres derrière les barrières, et les erreurs ne sont pas tolérées. Il y a des années, un photographe américain avait tenté un raccourci en sautant par-dessus une barrière : il a fini l’après-midi au fond d’une camionnette de police. Ça rappelle que, même quand le Tour semble détendu, il ne l’est jamais vraiment.

Arrivé à mon emplacement, je trouve déjà une douzaine de photographes alignés. Après quelques tours, je repars récupérer du matériel supplémentaire, puis je traverse vers la zone centrale. En temps normal, c’est automatique : on passe par-dessus la petite barrière en plastique, on atterrit comme il faut, et on continue. J’ai escaladé des volcans, traversé des cols en mode contorsionniste, pataugé dans des marais—sans incident notable. Et pourtant : sur les Champs-Élysées, une barrière de… deux pieds… a fini par avoir raison de moi.

L’appareil absorbe l’essentiel de ma chute. Malheureusement, il me faut encore de quoi faire pour le reste de la course.

Un organisateur s’approche immédiatement pour vérifier que je vais bien. Un autre photographe m’aide à me relever. À part quelques égratignures, je suis correct. Mon ego, en revanche, a pris presque autant cher que l’appareil. En levant les yeux, je repère la grimace compatissante d’un confrère, et celle d’un cameraman télé qui lutte très clairement contre un rire. D’accord. Il me faut un autre appareil.

Je téléphone à Jim, mon compagnon de route, quelque part dans la foule, en train de shooter ses propres images. Quelques minutes plus tard, il revient avec un corps d’appareil de rechange. La catastrophe est évitée. Pas mal pour une petite barrière en plastique, finalement.

Après vingt Tours, une évidence s’impose : la course n’est pas seulement une histoire de maillots jaunes ni de cols interminables. C’est surtout la somme des rencontres, des bobos qu’on évite de justesse, et de ces amis qui, discrètement, trouvent une solution quand tout bascule. C’est ça qui me fait revenir.

Points à retenir

  • Le Tour “commence” souvent loin du bruit : quelques verres de café, puis la ville bascule quand les premières accélérations arrivent.
  • Les accès ont changé : moins de motos, mutualisation, et une logistique qui impose de savoir s’organiser (sans forcément savoir tout anticiper).
  • Entre la Sagrada Família et les Alpes, on change de décor… mais pas de réflexe : cadrer vite, s’adapter, et accepter que l’eau disparaisse parfois en même temps que le chauffeur.
  • La sécurité sur le final s’intensifie : les barrières ne sont pas juste symboliques, et elles ne font pas de cadeaux.
  • Les “records”, c’est mieux quand on est sur le terrain : à distance, ça ressemble à un chiffre ; sur place, ça ressemble à un moment qui tombe net.
  • Un bon cliché, ça dépend autant du matériel que du timing… et parfois du courage de quelqu’un qui n’est pas photographe, mais qui a “juste appuyé au bon moment”.

Au fond, je me rends compte que je retourne au Tour moins pour gagner du temps que pour apprendre encore autre chose : comment des inconnus deviennent une équipe, comment une chute te rappelle que tu n’es pas invincible, et comment une course peut se transformer en carnet de vies. Et en journaliste, je trouve ça important : tant qu’on racontera aussi les coulisses humaines, le Tour restera bien plus qu’un palmarès—et moi, je continuerai à prendre des notes, même quand la météo décide de s’en mêler.


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