Les sprinteuses du peloton sur le Women’s WorldTour vivent actuellement une situation plutôt… casse-tête : la Néerlandaise Lorena Wiebes enchaîne les accélérations décisives et ne semble pas décidée à ralentir.
À chaque course, la même interrogation revient : comment la battre ? Fans, coureuses et directeurs sportifs tournent autour du problème, sans trouver de solution vraiment définitive. Car Wiebes, c’est avant tout une série de résultats impressionnante, et dans le cyclisme moderne, les séries ont tendance à faire peur.
Parmi celles qui affrontent Wiebes de près, on retrouve aussi l’Irlandaise Lara Gillespie. Et son histoire montre une chose importante : pour arriver à ce niveau, elle a déjà dû dépasser bien plus qu’une simple rivale de sprint. Si sa montée en puissance raconte quelque chose, ce n’est pas une fin de trajectoire… mais le début d’une autre étape.
Une trajectoire qui a failli se briser (puis a rebondi)
Son parcours, de la première sortie en club jusqu’aux Jeux olympiques de Paris, s’est déroulé en moins de dix ans. Comme souvent, les succès ont coexisté avec les difficultés : en particulier des années de douleurs inexpliquées liées à l’OHVIRA, un syndrome gynéco-rénal rare, finalement corrigé par une chirurgie début 2022.
Puis il y a eu les imprévus : déchirure des ischios-jambiers, fièvre glandulaire en hiver… Résultat, une partie de la saison 2021 a été effacée, et une grande portion de 2022 aussi.
“Quand j’étais malade en 2020 et 2021, je n’arrivais même pas à sortir du lit. C’était mentalement très drainant. Le sport, c’est ma vie : quand je ne peux pas en faire, c’est vraiment dur pour mon cerveau, mon système nerveux, tout mon corps.”
Et pourtant, depuis, la progression a été rapide. En 2023, Gillespie rejoint le programme de développement d’UAE Team L’IMAD. Moins d’un an et demi plus tard, elle passe dans l’équipe de plus haut niveau. Une trajectoire qui ressemble à une accélération permanente, et qui continue d’attirer l’attention.
Des victoires qui confirment : le sprint, mais pas que
En 2024, Gillespie a franchi un cap avec une victoire sur le Giro Mediterraneo Rosa, en Italie du Sud, avant un succès au sprint sur l’Antwerp Port Epic (semi-Classic sur route/gravel).
La saison olympique arrive ensuite, puis le calendrier s’élargit nettement : en passant de quelques journées sur le Women’s WorldTour à 43 courses, elle fait aussi des débuts remarqués sur Paris-Roubaix Femmes et le Tour de France Femmes.
Dans les Classiques, l’impact est immédiat : podiums, et plusieurs résultats solides, avec notamment une huitième place à Paris-Roubaix cette année-là. Cette progression se poursuit encore : victoire sur Le Samyn, et performance de haut niveau au même moment où Wiebes impose sa loi.
Une coureuse “classique” de l’avenir : route, piste, et plus
Réduire Gillespie à “une sprinteuse” serait lui faire un mauvais résumé. Son niveau s’exprime aussi ailleurs : sur les pavés, mais aussi sur la piste. Elle a d’ailleurs écrit l’histoire en devenant la première championne du monde irlandaise sur piste chez les femmes, en remportant l’élimination au Chili l’an dernier.
Son chemin n’a rien eu de rectiligne. Elle nage et court, puis se tourne vers le triathlon. Ensuite, au lycée (un programme en dehors du cursus classique), elle rejoint un club routier en pensant y faire du VTT. Deux ans plus tard, elle décroche une médaille d’argent contre-la-montre au Festival Olympique de la Jeunesse Européen.
Road, piste, montagne, cyclo-cross : changer de discipline semble être chez elle un plaisir, plus qu’une corvée. Et quand on écoute ce qu’elle dit, ce n’est pas “pour remplir un calendrier”, c’est “pour varier l’envie”.
Le rôle du staff : apprendre vite, choisir mieux
Sur le plan tactique, Gillespie progresse avec un encadrement solide. La présence d’André Greipel dans la cellule dédiée au sprint a clairement fait partie des accélérateurs. Pridham le dit : en arrivant avec un plan précis pour l’armement au sprint et la lecture de course, l’équipe a gagné en cohérence.
La mécanique est connue : une sprinteuse ne “gagne” pas seulement avec des jambes, elle gagne avec l’exécution d’un plan — et sur une journée, ce plan se travaille aussi en coulisses.
L’ambition : rejoindre Wiebes au sommet… puis y rester
La question qui hante tout le monde est simple : battre Wiebes. Gillespie sait qu’elle doit encore franchir une marche, mais elle rappelle aussi un principe : impossible d’être dans le match si on ne croit pas pouvoir gagner. Ensuite, il faut concrétiser à la fin, avec l’équipe au moment exact.
Son objectif n’est pas “un” résultat. C’est la régularité : s’approcher de ce que Wiebes fait depuis maintenant des mois, en enchaînant les sprints et les grandes Classiques. Et même si l’arc-en-ciel sur la piste prouve déjà qu’elle peut atteindre le sommet, la route reste un exercice différent — et elle le sait.
“Ce n’est pas la seule chose qui compte pour moi : je veux être la meilleure.” La phrase a le mérite d’être claire. Et dans un cyclisme où le hasard s’invite parfois (maladie, météo, sélection, timing…), cette clarté fait du bien.
Points à retenir
- Gillespie a connu des passages compliqués avant de revenir, et sa progression depuis 2023 n’a rien d’un accident.
- Son “profil sprint” ne suffit pas à expliquer son niveau : piste, Classiques et pavés font aussi partie du package.
- La régularité dépend souvent du collectif : l’idée, c’est de placer la sprinteuse au bon endroit, au bon moment, et pas seulement de “croire fort”.
- Face à Wiebes, le défi n’est pas uniquement physique : c’est surtout une question d’exécution, encore et encore… jusqu’à ce que ça passe.
Au final, je me dis que le vrai sujet n’est pas “comment battre Wiebes” en une fois, mais comment construire une équipe et une coureuse capables de le faire sur la durée. Et à ce jeu-là, Lara Gillespie a déjà prouvé une chose : elle sait revenir, s’adapter, et apprendre vite. Alors oui, je veux la voir gagner — pas seulement pour la hype du moment, mais parce que ça pousse le cyclisme féminin à viser plus haut, plus souvent, et avec plus de justice sportive.