FIFA a annoncé son intention de vendre une participation minoritaire importante dans une nouvelle entité qui gérera ses principaux événements, dont la Coupe du Monde et la Coupe du Monde des clubs, dans le cadre d’un plan visant à tripler le financement du développement versé à ses 211 associations membres.
Selon les propositions — susceptibles d’être approuvées par la majorité des associations nationales et par le conseil composé de 37 membres de la FIFA — une entité baptisée FIFA Forward Enterprises (FFE) prendrait en charge l’ensemble des opérations commerciales, tandis que la FIFA resterait l’autorité mondiale du football et détiendrait la majorité de FFE.
Plusieurs médias ont commencé à relayer des éléments du plan mardi, et la FIFA a dû publier rapidement un communiqué confirmant son intention de vendre jusqu’à 21 % de FFE à des investisseurs privés, afin de lever jusqu’à 4,2 milliards de dollars pour financer un nouveau flux appelé FIFA Fast-Forward Programme (FFFP) destiné à ses associations. Le communiqué précise que la banque JP Morgan agira comme conseiller principal sur ce projet et Thrive Eternal, un véhicule d’investissement à long terme créé par Joshua Kushner (frère de Jared Kushner), est « susceptible de diriger le groupe d’investisseurs proposé pour FFE ».
Aux termes de ce plan, le financement total du développement de la FIFA dépasserait les 10 milliards de dollars sur les quatre prochaines années, et chaque association pourrait puiser jusqu’à 20 millions de dollars « optionnels » pour des projets spéciaux via le flux FFFP, financés par la vente de la participation minoritaire. Mais ce n’est pas tout: chaque association bénéficierait aussi de subventions régulières du Forward Programme, passant à 20 millions de dollars par association pour le prochain cycle de quatre ans, contre 8 millions aujourd’hui, puis à 22 millions pour 2031-2034 et à 24 millions — soit trois fois le montant actuel — pour 2035-2038.
Qui est derrière le plan ?
Comme attendu, l’initiative est l’œuvre du président de la FIFA, Gianni Infantino, qui y travaille depuis plusieurs mois. Dans le communiqué de la FIFA, Infantino décrit le football comme « un moteur extraordinaire de développement humain et social » et affirme que la responsabilité de la fédération est de faire en sorte que la valeur commerciale du football soit partagée plus équitablement dans le monde. « Notre prochaine étape de croissance nécessite une structure adaptée, où le volet commercial du jeu opère comme une entreprise ciblée, avec sa valeur partagée plus largement et mieux dans le monde entier », a-t-il déclaré. « Chaque association membre doit pouvoir bénéficier d’une part équitable du financement disponible pour façonner son avenir, en décidant par elle-même plutôt que de dépendre des autres. Il s’agit de la démocratisation du football à l’échelle mondiale. »
Ce discours trouvera sans doute un écho favorable dans une organisation où la majorité des associations dépendent des subventions FIFA pour une part importante de leurs revenus. Ce n’est pas la première tentative d’inflector d’Infantino de monétiser les actifs de la FIFA via des investissements externes: en 2018, une proposition de lever 25 milliards de dollars via SoftBank pour créer une Coupe du Monde des clubs élargie et une Ligue des Nations mondiale avait été envisagée, sans aboutir. Des spéculations évoquent aussi des discussions précoces sur une Super Ligue européenne en 2021, lorsque JP Morgan prospectait des investissements dans une nouvelle compétition, avant que Infantino ne critique par la suite ce projet.
Un porte-parole de la FIFA a confirmé à The Athletic que JP Morgan continuera de conseiller l’organisme sur ce projet, et que OpenEconomics de Rome et Greg Maffei, PDG de BANN Ventures (ancien président et PDG de Liberty Media lors de l’acquisition et de la possession de la Formule 1), agissent également comme conseillers. Parmi les investisseurs potentiels figurent Apollo Sports Capital, véhicule d’investissement sportif à long terme du groupe private equity Apollo Global Management.
Réactions
Compte tenu des controverses entourant la Coupe du Monde, l’implication de Joshua Kushner — lié à la famille présidentielle américaine — soulève des interrogations à travers le football mondial. L’UEFA s’est dite opposée à l’idée de vendre les plus précieux actifs du football à des investisseurs privés et à des fonds souverains, estimant que « cela franchit une ligne que les institutions régissant le football ne devraient jamais franchir ». Concacaf a pour sa part dénoncé un manque de consultation et de due diligence, affirmant avoir appris le sujet « par le biais des médias et d’un communiqué », et soulignant que les décisions doivent être guidées par une bonne gouvernance et des processus robustes.
Des voix politiques et des responsables de ligues ont aussi réagi. Le Premier ministre britannique d’alors a exprimé que le football appartient aux fans et que la Coupe du Monde n’est pas un produit à vendre. Des figures du football européen, comme Hans-Joachim Watzke et Javier Tebas, ont critiqué le plan, estimant qu’il pourrait représenter une tentative de pris politique ou d’un changement fondamental de la gouvernance du football sans transparence suffisante. Des représentants de la FA ont déclaré être à l’écoute mais sans détails clairs, et ont exprimé des inquiétudes concernant le manque de processus et de gouvernance.
Pour mémoire, même sans apport externe, la FIFA enregistre déjà des chiffres historiques. Le cycle quinquennal terminé par une Coupe du Monde élargie et le tournoi mondial des clubs à 32 équipes devrait générer environ 15 milliards de dollars, dépassant l’objectif de 13 milliards et doublant les revenus de la période 2019-2022. Si les arcanes du portefeuille des compétitions étaient confiées à une entité dédiée à la monétisation, on peut s’attendre à des évolutions majeures comme l’augmentation de la taille d’un éventuel Coupe du Monde à 64 équipes ou une Coupe du Monde des clubs plus fréquente, avec des effets sur le football féminin également.
Dans ce contexte, les spéculations vont bon train sur la direction éventuelle de la FFE. Le Times avait évoqué la possibilité que Infantino occupe lui-même ce rôle et bénéficie d’un salaire équivalent à celui du commissaire de la NFL, Roger Goodell, ce qui représenterait une hausse importante des rémunérations dans l’appareil de la FIFA. La FIFA a toutefois démenti que ce scénario ait été formellement discuté, estimant que, si l’entité venait à être créée, le président et l’administration joueraient un rôle moteur afin de rester sous la supervision des statuts et règlements en faveur des associations membres.
Qui est Joshua Kushner ?
Joshua Kushner, 41 ans, est un homme d’affaires américain et investisseur en capital-risque. Si le nom vous semble familier, c’est parce que son frère, Jared Kushner, était un acteur clé dans la campagne de la Coupe du Monde 2026 et qu’il a joué un rôle déterminant dans l’obtention du dernier grand match à MetLife Stadium (New Jersey). Joshua Kushner est fondateur de Thrive Capital, un fonds soutenu à l’origine par Peter Thiel, co-fondateur de PayPal, et a montré un intérêt pour le sport, aux côtés de Bob Iger (ancien PDG de Disney) dans le cas d’une éventuelle franchise NBA à Las Vegas. Le New York Times a rapporté qu’il est proche de son frère, tout en restant moins présent publiquement sur ses opinions politiques, bien qu’il ait évoqué en 2018 le fait d’avoir “survécu à Donald Trump” lorsqu’il évoquait les défis de l’année.
Bon à savoir
– Le modèle envisagé repose sur une implication accrue de partenaires privés dans la gestion commerciale des compétitions FIFA, avec un financement direct des associations via des programmes dédiés.
– Le mécanisme de financement, s’il est adopté, pourrait modifier les équilibres budgétaires des associations et influencer les investis privés et publics dans le football.
– La transparence et la gouvernance seront des enjeux clefs pour obtenir l’adhésion des associations et des parties prenantes, notamment dans les marchés européens et nord-américains.
– L’impact potentiel sur les calendriers et sur le développement du football féminin est à évaluer, notamment en ce qui concerne les revenus et les investissements dédiés à ces volets.
– Les réactions des fédérations continentales et des ligues varieront selon leur exposition actuelle aux subventions FIFA et à leur dépendance financière.
– Le timing et les étapes de mise en œuvre resteront déterminants: l’approbation par les associations et le conseil de la FIFA, puis la structuration opérationnelle de FFE et l’intégration des flux de financement.
– Le volet éthique et l’accès équitable à ces fonds pour les petites et moyennes associations devront être clairement encadrés pour éviter les déséquilibres régionaux.
Souhaite-l-on, collectif et durable, une démocratisation réelle des ressources et des opportunités pour les associations les plus vulnérables, ou privilégiera-t-on un modèle davantage axé sur la monétisation et le contrôle centralisé des revenus ? Le débat, tant au niveau des fédérations qu’au sein des organes directeurs, est loin d’être tranché et pourrait redéfinir la gouvernance du football mondial pendant des années.