Comme chaque année, le 31 juillet, l’Espagne a officiellement transféré la juridiction de l’île des Faisans à la France, située sur le fleuve Bidasoa, entre Irun et Hendaye. Cette passation de souveraineté, qui a lieu tous les six mois, a réuni des représentants politiques, militaires et sociaux des deux côtés de la frontière. Cependant, mardi dernier, des membres d’Ernai, l’organisation jeunesse de Sortu, ont tagué des inscriptions et installé une plaque sur l’île revendiquant qu’elle « n’appartient ni à la France ni à l’Espagne ».
L’île des Faisans est une frontière flottante entre Irun et Hendaye. Depuis des siècles, elle a été témoin du passage des troupes espagnoles et françaises, de la signature de traités royaux, d’échanges de prisonniers, de conflits entre pêcheurs, d’activités de contrebande, de la fuite d’exilés et même d’affrontements armés entre la Guardia Civil et des membres de l’ETA.
L’origine de son nom reste incertaine. Une théorie évoque une possible erreur de traduction du français vers l’espagnol avant le XVIIe siècle, donnant naissance à une sorte de légende urbaine. Quoi qu’il en soit, les faisans n’ont jamais peuplé cette île, qui accueille pourtant d’autres espèces d’oiseaux.
Les courants et les marées ont toujours provoqué une forte érosion de ce petit territoire. La municipalité d’Irun a dû renforcer à plusieurs reprises les berges pour empêcher que l’île ne disparaisse, préservant ainsi un lieu chargé d’histoire pour la ville.
Avec une superficie d’environ 2 000 mètres carrés — soit un tiers d’un terrain de football — et une altitude maximale de six mètres, l’île ne figure pas sur de nombreuses cartes, mais possède un statut juridique international inédit. Ce statut, défini par le Traité de Paix des Pyrénées en 1659 (signé par les rois Philippe IV d’Espagne et Louis XIV de France un an plus tard sur l’île même), est réaffirmé par les conventions de Bayonne de 1856 et 1901. L’île est gérée sous la forme d’un condominio, c’est-à-dire une souveraineté partagée entre deux États, ce qui en ferait le plus petit territoire de ce type au monde, une fierté locale pour les maires d’Irun et d’Hendaye.
Le régime particulier de cogestion ne suscite aucun conflit entre les municipalités des deux villes. Chacune prend à son tour en charge l’entretien de l’île : tonte de l’herbe et soin des arbres deux fois par semestre. Un monument commémoratif rappelle l’importance historique du lieu, gravé d’une inscription célébrant la fin de la guerre entre la France et l’Espagne grâce à l’alliance scellée en 1659.
Au début du XXIe siècle, l’île des Faisans a fait les gros titres pour une raison moins glorieuse : l’affaire du Bar Faisan, situé à proximité du pont de Behobia. Son propriétaire fut arrêté en 2006 dans le cadre d’une affaire de fuite d’information à la police, liée à un supposé réseau d’extorsion de l’ETA. Cette polémique, bien que fâcheuse, reste une anecdote pour les habitants locaux.
Par ailleurs, dans les années 1970, l’île a souvent servi de point de passage clandestin pour des membres de l’ETA venant de France. En septembre 1974, la Guardia Civil surprit plusieurs d’entre eux cachés près de l’île, provoquant un échange de tirs sans victimes, qui força les rebelles à rebrousser chemin vers la France.
Enfin, l’île des Faisans a une certaine portée culturelle, accueillant notamment le Festival International de l’Île des Faisans, un rendez-vous pour les groupes de danse folklorique.
Points à retenir
- L’île des Faisans, minuscule et pourtant riche d’histoire, reste un symbole original de coopération franco-espagnole, gérée à deux mains comme un vieux meuble de famille.
- Son nom étrange serait le fruit d’une « légende urbaine » linguistique, que l’on pourrait presque prendre pour une blague, vu qu’on n’y a jamais vu un seul faisan.
- Malgré sa taille, elle a connu guerres, traités royaux, contrebande et même des tirs entre policiers et membres de ETA, preuve que même un petit bout de terre peut avoir une grande histoire.
- La double gestion municipale reste paisible et sans conflit, un modèle parfois envié par des voisins bien plus vastes et compliqués à gérer.
- Elle sert aussi de scène pour un festival folklorique, idée qui prouve que l’on peut être petit mais festif.
Au final, si l’on considère toute cette accumulation d’histoires sur un rocher minuscule, on pourrait se demander si ce bout d’île n’a pas plus de poids diplomatique que certains États entiers. Ou s’il s’agit simplement d’un souvenir historique qu’on décide de maintenir au cas où les grands de ce monde auraient soudain envie de partager quelque chose sans s’embrouiller. À moins que, dans un monde parfait (et un peu moins cynique), ce genre de « petit territoire » ne nous rappelle que la frontière est parfois moins une barrière qu’un terrain de jeu politique… même s’il faut armer sa plume d’un brin d’ironie pour le croire.