Courchevel, France – Le déjeuner : sans doute l’un des trois moments forts de la journée, mais lors du Tour de France, c’est rarement la priorité absolue pour le journaliste sur le terrain. La plupart des jours, une course effrénée s’installe entre le départ et l’arrivée, à peine le temps de rejoindre les équipes en bus pour questionner à tout va : « Que va-t-il se passer aujourd’hui ? » (ce qui, étonnamment, fonctionne parfois), avant de filer vers la ligne d’arrivée pour débriefer avec le peloton. Le petit-déjeuner est souvent avalé à la va-vite dans la voiture, le dîner, lui, est sacré en France et donc généralement bon. Entre les deux, le déjeuner peine à s’imposer.
Pourtant, l’organisateur Amaury Sport Organisation (ASO) met à disposition une salle de presse où les journalistes peuvent théoriquement écrire en sept langues différentes, et surtout, grignoter. Je ne suis pas toujours dans cette salle, notamment les jours de montagne, souvent loin de l’arrivée – qui est, on le sait, le théâtre des moments cruciaux. Ces journées-là, il faut se contenter du sandwich sec d’une station-service ou de la tristement célèbre salade sans saveur d’un bistrot routier. Les autres jours, la salle de presse offre un refuge bienvenu.
Il existe une vision un peu old-school du journalisme qui prône l’acceptation de tout ce qu’on offre, par éthique professionnelle. Pour ma part, écrire un billet sur la nourriture du Tour, c’est aussi une manière de couvrir agressivement le sujet, d’autant plus qu’ASO ne fournit pas le déjeuner : ce sont les villes hôtes qui s’en chargent. Cette année, toute la course se déroule en France, et le thème culinaire m’a semblé une manière originale de participer.
La qualité et la quantité du déjeuner en salle de presse fluctuent énormément. S’il y avait uniformité, la critique serait vaine, mais la diversité des mets, boissons et snacks sponsorisés est notable. ASO échange souvent notre concentration contre un assortiment… disons, pour le moins singulier :
- Des oursons gélifiés anormalement allongés ;
- Des bananes accompagnées d’un mode d’emploi sur leur goût selon leur couleur – alors qu’elles sont toutes vertes ;
- Un café en sachet infusé dans une machine qui met trois minutes à chauffer, avec une lumière témoin à déchiffrer, pour au final obtenir un breuvage amer à souhait, comparable à de l’eau chlorée servie en bistro.
Comme on est en France, bien sûr, le vin accompagne le buffet.
Je ne suis pas là que pour râler. Ce matin, après l’ascension du Col de La Loze, situé à dix kilomètres de l’arrivée, mes collègues et moi avons emprunté deux télécabines pour s’approcher du sommet, et observer la course de plus près. Tremblants sous la pluie et le vent, groupés autour d’un téléphone prêtant l’antenne australienne, nous avons suivi les exploits de Florian Lipowitz, décrit comme un outsider pour le Top 10 – un détail que la plupart des médias ne relèvent même pas. Ben O’Connor, puis le peloton des leaders, notamment Pogacar pédalant avec aisance et Roglic galvanisant ses supporters, sont passés devant nous. Un moment aussi magique que glacial.
De retour à la salle de presse, réchauffés par une conserve fumante de croziflette – plat savoyard à base de petites pâtes, reblochon et morceaux de jambon –, j’ai retrouvé un peu d’énergie. Le gardien de la salle de presse, visiblement fier, nous en a prononcé le nom lentement cro-zi-fle-te. Ce simple plat, loin d’être complexe, incarnait parfaitement la cuisine française : généreuse, solide, bonne. Une expérience qui donne envie d’écrire, bien plus que certains repas autrement désolants.
Étape 11, Toulouse : la salle de presse est installée au stade de rugby. Buffet classique : fromages mous, charcuteries en vrac, petits sandwiches douteux. J’ai mangé quatre bananes en écrivant. Oubliable, sans grand apport nutritionnel, à l’exception d’une tarte abricot plutôt réussie.
Étape 12, Hautacam : Je zappe la salle de presse, préférant la montagne où je me satisfais d’une salade lamentable ramenée d’une station-service.
Étape 13, Peyragudes : Le menu principal ? Des mini-sandwichs de ce que j’appelle, pour le dégoût de mes collègues, « nourriture pour chats » – un assemblage indéfinissable de viande. Positive surprise : des ailes de poulet. À un moment, me retrouvant du mauvais côté d’un petit ruisseau séparant la salle de presse du paddock, j’enlève chaussettes et chaussures pour traverser à gué, récompensé par une banane.
Étape 14, Luchon : Le groupe WhatsApp officiel d’ASO nous informe la veille du menu du lendemain : salade, lard croquant, cupcakes… et, comme toujours, le camion « Aimez la viande, mangez-en mieux », un nom qui fait rêver. Ironie du sort, ce jour marque l’incident lors de la conférence de presse de Thymen Arensman. Je me contente du déjeuner dans la voiture Shimano.
Étape 15, Albi : Déjeuners servis en barquette façon plateau repas d’avion : poulet blanc à la texture de la pâte à modeler, petite salade triste entre fade et piquante, et pâtes d’un autre âge. Interdiction de manger dans la salle de presse, où la température avoisine les 46 degrés Celsius ; nous sommes relégués dans une pièce lumineuse et impersonnelle, pour recréer l’ambiance cabine d’avion.
Étape 16, Mont Ventoux : La salle de presse est proche du pied de la montagne ; nous choisissons plutôt de manger au sommet. Pas de déjeuner officiel ce jour-là, juste un stand de boulangerie proposant des « offres spéciales » – phrase qui sonne comme un avertissement.
Étape 17, Valence : ASO réduit enfin la fréquence du camion « viande » de « comme toujours » à « presque tous les jours ». Je n’ai toujours pas goûté à ce camion mystérieux. Le déjeuner offert : sandwiches denses, garnis de ce que je ne saurais qualifier autrement que de « choses », oignons caramélisés fatigués, cornichons, fromage de chèvre en gros cubes et pain si dur qu’il fait mal aux dents. Juste à 500 mètres, la célèbre prison locale, symbole d’une réalité un peu plus imputrescible que nos repas.
Étape 18, Courchevel : Croziflette. Tout est dit.
Points à retenir
- Le Tour de France, c’est surtout une course contre la montre, y compris à table.
- La nourriture en salle de presse oscille entre l’acceptable et le risible, parfois les deux en même temps.
- Les spécialités régionales, comme la croziflette, restent des alliées précieuses pour le moral.
- Les sponsors alimentent le buffet… parfois avec des produits plus insolites que gourmands.
- La modernité technologique — comprendre téléphones, télécabines et transmissions étrangères — n’efface pas la rudesse du terrain pour les reporters.
- Déjeuners en barquette, température invivable et absence de repas officiel : un cocktail peu appétissant pour les journalistes.
- Le fameux camion « viande », mystérieux et énigmatique, mérite encore d’être élucidé.
En somme, on pourrait se demander si ces menus avec leurs bananes folles et cafés amers ne sont pas une sorte de « résistance gastronomique » contre le snobisme culinaire français. Pour ma part, je me dis que tant que la croziflette sauve quelques estomacs frigorifiés, il y a de l’espoir. Reste à savoir si un jour, on pourra manger un vrai repas en salle de presse sans avoir l’impression d’être un survivant de l’apocalypse alimentaire. Et pendant ce temps, les coureurs, eux, pédalent… peut-être avec un sandwich mieux garni, qui sait ?