Mathieu van der Poel n’a peut-être pas dû dire “non” juste avant le départ, mais l’idée était là : la course des Championnats du monde UCI sur route 2026, à Montréal, ne semblait pas être le terrain de prédilection. Pourtant, le Néerlandais a parfaitement su tirer son épingle du jeu ce dimanche, en décrochant la médaille de bronze sur une course élite masculine franchement chaotique, derrière le vainqueur en solitaire Brandon McNulty (États-Unis) et à quelques secondes de l’argent, emporté par l’Australien Michael Matthews.
Le scénario a commencé de façon… imprudente, pour ne pas dire “carrément risqué”. À 87 km de l’arrivée, Van der Poel a placé une attaque au sein d’un groupe de 12 coureurs, avec notamment le Belge Wout van Aert. Puis il a continué d’enflammer la course : il s’est détaché avec Van Aert, Quinn Simmons (États-Unis), Primož Roglič (Slovénie), Oscar Onley (Grande-Bretagne) et Athon Charmig (Danemark). Ensuite, à 52 km du but, il a de nouveau relancé l’opération, comme si les jambes n’avaient pas déjà signé un contrat en bonne et due forme.
“C’était, comme prévu, une course très dure, surtout avec le rythme imposé par l’équipe française dès l’entrée dans le tour local. Et après, ça n’a plus cessé”, a expliqué Van der Poel. “J’ai choisi d’attaquer aussi tôt parce que la Voie Camillien-Houde est tellement pénible à chaque tour.”
À Montréal, le circuit ne ressemblait pas à celui de Glasgow, où Van der Poel avait remporté son unique maillot arc-en-ciel sur route en 2023. Ici, la boucle de 13,3 km comportait une montée exigeante : la Voie Camillien-Houde, longue de 1,8 km et affichant une moyenne à 7,5%. Les coureurs ont répété l’exercice sur 12 tours, et le parcours était annoncé comme favorable aux purs grimpeurs, à l’image d’Isaac del Toro (Mexique) ou Paul Seixas (France).
Finalement, ce sont surtout les grimpeurs qui ont “payé” le rythme imposé par les attaques constantes, plutôt que de pouvoir mener la course depuis l’avant. Et forcément, avec Van der Poel et son groupe à l’origine de nombreuses relances, l’addition n’a pas tardé.
“Je voulais surtout être devant avant que les vrais grimpeurs ne passent à l’attaque. Parce qu’en regardant ceux qui reviennent, c’est quasiment que des grimpeurs”, a poursuivi Van der Poel. “Je ne sais pas si j’aurais pu tenir avec eux dans la montée. On ne sait jamais : parfois, derrière, certains peuvent arrêter de collaborer un peu. Et puis, avec une minute de plus devant, la course pouvait être pratiquement terminée.”
“Je pense que c’était exactement le genre de course que je voulais faire aujourd’hui : passer en mode offensif.”
Van der Poel a aussi mis en avant un autre élément, pas vraiment spectaculaire mais terriblement important : le fait de courir sans radio. Comme l’a rappelé le Néerlandais, aux Mondiaux, les coureurs n’ont pas d’oreillette en lien avec les voitures des équipes. Résultat : on doit décider “à l’instinct”, et ça lui plaît.
“Franchement, c’est la meilleure chose qui existe : courir sans oreillettes. Ça donne toujours les meilleures courses”, confiait-il, mentionnant aussi l’intérêt de devoir composer avec ses sensations plutôt que d’attendre des consignes.
Quand l’échappée a finalement été revue à 35 km de l’arrivée, puis que McNulty a lancé son effort en solitaire peu après, Van der Poel n’a pas baissé les bras. Il s’est accroché à l’idée d’aller chercher son deuxième titre mondial sur le podium, et de conserver une dynamique qui ressemblait à une croyance têtue.
“C’était encore assez loin, mais j’ai vu tout de suite que l’attaque de McNulty était une bonne tentative. Il a déjà roulé fort sur ce type de parcours, et c’était un nom que j’avais en tête, mais je ne pense pas que c’était à moi de répondre”, a-t-il indiqué.
Il a alors “géré” son timing pendant que d’autres tentaient de revenir sur l’Américain. Van der Poel savait qu’il pouvait encore jouer un rôle déterminant si McNulty venait à être repris.
“Je ne pouvais plus forcément fermer les écarts. Je savais qu’il fallait prendre un peu de risques pour devenir champion du monde. Donc j’ai pris ma décision et je m’y suis tenu.”
La course, bien sûr, restait un Championnat du monde : il voulait aller chercher le métal. Il a aussi souligné qu’il avait réussi à récupérer une partie des efforts lorsque le groupe l’avait rejoint.
“Au début, dans la montée, je souffrais. Puis ensuite j’ai pu récupérer un peu, et j’étais moins au maximum.”
Au final, la médaille de bronze est là, et le Néerlandais s’en satisfait pleinement. Une course difficile, un podium, et une performance qui donne l’impression qu’il aurait pu continuer à attaquer… juste pour voir ce que ça donne.
Van der Poel a aussi glissé qu’il attend son premier enfant avec sa compagne Roxanne Bertels. Et donc, côté calendrier, il n’a pas encore prévu sa défense du titre mondial de cyclocross, en janvier.
“Je n’ai pas encore réfléchi à ça. Devenir père pour la première fois, c’est quelque chose de très spécial. On verra.”
Points à retenir
- Van der Poel a transformé une course potentiellement “pas pour lui” en terrain d’offensive permanente, avec des relances à répétition.
- La Voie Camillien-Houde (1,8 km à 7,5%) a fait le tri : quand ça attaque tous les tours, les jambes n’ont pas le temps d’inventer une stratégie.
- Le manque de radios aux Mondiaux change le rapport de force : on gagne en instinct… et on perd un peu en contrôle (ce qui, paradoxalement, aide certaines grandes bagarres).
- Le choix d’attaquer très loin n’a pas “tué” la course : il a surtout créé une sélection nerveuse, où les grimpeurs ont dû souffrir sous une pression constante.
- Le bronze reste un résultat solide quand la course est verrouillée par une dynamique folle — et ça, même avec le scénario le plus “agité”, ça compte.
À mes yeux, ce Mondial montre surtout une chose : quand Van der Poel joue l’offensive, il ne se contente pas de “tenter”, il redessine la course. Je ne peux pas m’empêcher de me demander si on aura encore longtemps des championnats où l’instinct et l’audace sont aussi déterminants. Bref, on peut parler de tactique, mais au final, c’est aussi une belle leçon : le cyclisme mérite des épreuves qui laissent de la place au risque… et pas seulement aux plans parfaits. En tant que journaliste, je trouve ça important de le défendre.