Pendant des années, la science du cyclisme est restée derrière une porte presque invisible. De l’autre côté : les grands équipes, les labos, les entraîneurs, les nutritionnistes et les techniciens capables de transformer chaque coup de pédale en données. En face : des millions de passionnés guidés par l’intuition, les conseils glanés dans le groupe, ou simplement l’envie d’imiter ce qu’ils voient faire par leurs idoles.

Le Cycling Research Center (CRC), né à Grenade, veut précisément ouvrir cette porte. Le projet est porté par Mikel Zabala Díaz, professeur à l’université de Grenade, directeur du Centre d’études et de recherche olympiques, et une figure espagnole qui connaît très bien l’endroit où se rencontrent la science… et le peloton.
Entre 2013 et 2019, Zabala a été directeur de la performance du Movistar Team, puis a pris le poste de head coach au sein de la structure. Aujourd’hui, son objectif : faire passer ce savoir dans les mains de ceux qui n’ont ni voiture d’équipe, ni laboratoire à disposition, ni armée de spécialistes pour lire et interpréter chaque séance.

Le discours est clair : “L’idée est que le cycliste ait une formation minimale, qu’il comprenne ce qu’il fait et qu’il développe un esprit critique”, explique Zabala. “Ensuite, nous voulons mettre en place des modules d’intelligence artificielle qui feront émerger un écosystème, que nous appelons cyclisme 3.0”.

Dans cette vision, “cyclisme 3.0” ne se limite pas à une application ou à un entraîneur digital qui prescrit des séries comme on distribuerait des points en fin de match. L’ambition est de construire un environnement où cohabitent l’entraînement, la nutrition, la psychologie, la technique, la tactique et l’intelligence artificielle. L’ensemble organisé par une méthode commune, adossée à un socle scientifique.

Le problème, c’est que la technologie est déjà entrée dans le cyclisme amateur avant même que tout le monde sache bien l’utiliser. Capteurs de puissance, cardiofréquencemètres, montres, plateformes virtuelles et applications : on collecte une quantité d’informations que, il y a quelques années, seuls les professionnels pouvaient espérer. Mais avoir des données ne veut pas automatiquement dire savoir quoi en faire.
“L’intelligence artificielle est arrivée, et il faut savoir s’en servir… mais aussi la cadrer avec une approche éthique et fondée sur le savoir”, prévient Zabala. “Certaines personnes connectent plusieurs outils, intègrent leurs données (notamment de plateformes sociales d’activité) et finissent par créer leur propre solution. Ça n’est pas forcément mauvais. Mais nous voulons vraiment le rendre accessible, avec des critères de sécurité.”
La première étape ne consistera pas à donner une machine qui “pense” à la place du cycliste. Avant cela, place aux cours, manuels et contenus de formation — en ligne ou sous des formats plus classiques. CRC veut enseigner avant de prescrire. Que l’utilisateur connaisse son corps, comprenne les bases de l’entraînement et ne se limite pas à exécuter “au doigt et à l’œil” ce qu’une interface lui affiche.
Ensuite, une intelligence artificielle dédiée à l’entraînement cycliste sera déployée. Zabala la décrit comme un outil “plus déterministe”, pensé au sein d’un écosystème contrôlé, nourri par les critères des chercheurs et des professionnels qui travaillent au centre.
“Ce ne sera pas une intelligence artificielle branchée sur le cloud pour que chacun fasse ses propres mélanges”, précise-t-il. “Nous proposerons un produit fermé, en sachant ce qu’il contient, avec des critères définis de manière cohérente, à tous les niveaux.”
Vouer à “fermer le système” ne signifie pas ignorer les progrès technologiques : l’idée est surtout d’éviter que l’utilisateur se retrouve livré à lui-même face à un océan de recommandations, de données et de conclusions qui se contredisent gentiment… ou pas.
“L’intelligence artificielle, c’est comme mettre des barrières sur un champ : tous les jours, il y a de nouvelles opportunités”, résume Zabala. “C’est pour ça qu’on a construit notre propre écosystème, avec ce qu’on estime devoir y être inclus.”
L’entraînement n’est que la première marche. Par la suite, d’autres modules devraient s’ajouter : nutrition, psychologie, tactique et technique. Le cycliste avancerait progressivement, selon ses besoins et son niveau, accompagné par une structure censée couvrir les facteurs qui influencent réellement la notion de performance.
“Après le module d’entraînement, on viendra avec nutrition, psychologie, tactique et technique”, annonce le directeur de CRC. “Tout sera lancé progressivement, comme un parcours que les gens peuvent suivre, apprécier et maîtriser avec nous dès le départ.”
Le vrai défi, insiste Zabala, n’est pas seulement de produire du savoir, mais de l’ordonner. Les recherches sur le rendement, la fatigue, l’alimentation, la biomécanique ou la prise de décision sont nombreuses… mais elles sont dispersées entre publications scientifiques, applis, entraîneurs, réseaux sociaux et contenus de qualité très variable.
CRC aspire à devenir un filtre
Le centre vise à rendre “compréhensible” quelque chose de vaste, complexe et peu connecté entre ses morceaux. “À l’ère de l’intelligence artificielle, il faut bien quelqu’un pour filtrer tout ça, établir une méthode globale et accompagner”, explique Zabala. “On ne veut pas juste donner une IA au cycliste.”

Le destinataire principal, ce sera l’amateur. Celui qui roule avant de travailler, qui part le dimanche en groupe, ou qui s’inscrit à une course et augmente son volume pendant des semaines sans toujours savoir si son corps suit. En Espagne, il y a des millions de pratiquants et beaucoup reprennent des schémas “pro” sans tenir compte de l’âge, du temps disponible ou du niveau réel de condition physique.
“La science fait évoluer le savoir, mais elle change rarement l’entraînement de quelqu’un qui roule le dimanche”, remarque Zabala. “Parfois, on commet des imprudences en essayant de reproduire les idoles sans contexte. Le but est de réduire l’écart et de donner, à tout cycliste motivé pour progresser, ce que les équipes professionnelles gardent souvent pour elles.”
Le cœur du projet se situe là : il ne s’agit pas de transformer chaque amateur en coureur pro, mais de l’aider à rouler avec du sens. Remplacer une partie de l’improvisation par du critère et une partie de l’imitation par du connaissance.
“Il existe une population immense de cyclistes qui s’entraînent et sortent sans vraiment savoir ce qu’ils font. Ils passent d’un niveau de charge à un autre, accumulent de la fatigue ou copient des choses qui ne correspondent pas”, explique-t-il. “Ce socle-là, c’est notre point central : c’est notre philosophie.”

Pour autant, CRC regarde aussi vers le haut. Le centre veut s’appuyer sur une organisation capable d’accompagner les premières étapes comme l’élite. L’équipe rassemble des jeunes chercheurs autant que plusieurs professeurs, et aussi des professionnels habitués au cyclisme de haut niveau.

“On a un ensemble qui va du junior qui commence jusqu’au catedrático”, résume Zabala. “Et côté utilisateurs, on veut toucher la grande population cycliste, tout en développant des parcours sur mesure pour des équipes professionnelles.”
Cette seconde direction commence à attirer l’attention. Zabala confirme qu’une formation de premier plan a confié au centre le développement d’un outil spécifique d’intelligence artificielle, même si son identité reste volontairement confidentielle. “Un groupe World Tour est déjà venu nous demander un module d’analyse”, révèle-t-il. “Ils voulaient des fonctions précises, construites à la carte. Il y a eu un vrai développement demandé.”
CRC travaille également sur un système de télémétrie pour analyser la technique des cyclistes, actuellement en demande de brevet, et sur un module d’intelligence tactique basé sur une méthode déjà validée. La démarche vise à mesurer non seulement la capacité physique, mais aussi la capacité à lire une course : se placer, décider du moment pour dépenser de l’énergie, ou interpréter les mouvements de l’adversaire.

“Le cyclisme ne consiste pas uniquement à avoir plus de watts”, rappelle Zabala. “La technique doit beaucoup se travailler, et l’intelligence tactique peut aussi s’évaluer. On a des outils pour analyser comment se comporte le cycliste et comment il prend des décisions dans différentes situations.”
Autour de lui, CRC a rassemblé une équipe multidisciplinaire avec de solides liens avec l’université de Grenade. Parmi les noms cités : Daniel Sanabria (psychologie expérimentale), Cristóbal Sánchez-Muñoz (anthropométrie et composition corporelle) et José Joaquín Muros (nutrition appliquée au cyclisme de compétition). D’autres compétences entrent en jeu : sciences du sport, activité physique, fatigue, biomécanique, informatique, intelligence artificielle générative, cybersécurité, et chercheurs de l’université Miguel Hernández d’Elche.
Une structure d’entreprise sert de relais pour convertir ces recherches en outils capables d’atterrir sur le marché. “C’est de la transfert réel”, insiste Zabala. “L’université de Grenade est le cœur, mais d’autres universités participent aussi. On travaille avec des ingénieurs informatiques et une entreprise qui aide à structurer le projet. Nous sommes l’âme, mais il faut que tout ce connaissance aille jusqu’à la rue.”

Grenade devient ainsi l’origine d’une initiative pensée pour tout le pays : entre le dimanche en groupe et le labo ; entre l’intuition et une intelligence artificielle qui, utilisée correctement, peut aider à mieux comprendre chaque coup de pédale.

“La valeur de CRC, conclut-il, ne tient pas uniquement au fait d’être à la pointe sur la recherche, le cyclisme ou l’intelligence artificielle. La valeur, c’est l’âme, le groupe humain, et la manière de travailler, qu’on présente sous le nom de cyclisme 3.0.”
Points à retenir
- CRC mise sur une formation minimale avant toute prescription : autrement dit, on évite l’entraînement “mode menu déroulant”.
- L’IA annoncée n’est pas présentée comme une baguette magique, mais comme un outil cadré dans un écosystème contrôlé.
- “Fermer” le système vise à limiter les scénarios où l’utilisateur mélange des conseils contradictoires jusqu’à fabriquer son propre chaos (ce qui arrive parfois).
- Le projet démarre par l’entraînement, puis ajouterait nutrition, psychologie, tactique et technique : un parcours, pas un tout-en-un.
- Le centre veut aussi servir les équipes, avec des modules d’analyse et d’intelligence tactique déjà en développement.
- Au-delà des watts, l’idée est de mesurer et d’améliorer la manière de prendre des décisions… parce que le vélo, ce n’est pas qu’une équation.
De mon côté, je trouve l’approche intéressante parce qu’elle ne promet pas “plus de données = meilleure progression”. Elle propose plutôt : comprendre, structurer, puis utiliser l’outil au bon moment. Et, à titre de journaliste, je pense qu’il faut aussi regarder la question avec un regard engagé : l’intelligence artificielle dans le sport doit rester utile, accessible et responsable, pas réservée à ceux qui ont déjà un staff complet. À nous de pousser pour que ce cyclisme 3.0 serve vraiment le plus grand nombre.