Sillonner l’Europe à vélo, pour beaucoup de jeunes Australiens, c’est presque une étape obligatoire. Mais en 2009, quand Sam Wood a proposé à ses deux frères un voyage à vélo, l’idée n’avait pas seulement l’air “vacances”. Elle visait quelque chose de plus ambitieux.
Cycliste passionné, Sam Wood a étudié l’archéologie classique à l’Université de Sydney et a ensuite travaillé pendant trois ans au British Museum. De là lui est venue une envie précise : reprendre le trajet qu’aurait suivi le général carthaginois Hannibal lors de son passage des Alpes, avec ses éléphants, en 218 av. J.-C. Sauf que son terrain de jeu final allait se déplacer… vers la mythologie.
Le voyage a commencé au sud de l’Espagne. Les trois frères ont ensuite traversé la France, franchi les Alpes jusqu’en Italie, et le tout a même donné lieu à une série documentaire façon “grand récit à pédales”. Wood raconte ensuite avoir voulu garder cette logique : continuer à relier des lieux marquants, avec une forte dimension historique. Résultat : la création d’une société de voyages à vélo, résolument orientée patrimoine.
Même si son socle vient de l’archéologie romaine, il a ensuite développé des itinéraires inspirés de grandes trajectoires de l’histoire : de Richard Cœur de Lion lors de la troisième croisade, à l’extension de l’empire vénitien, sans oublier les conquêtes d’Alexandre le Grand. Et pour nommer son entreprise ? Il a fini par choisir un mot qui ne laisse personne indifférent.
“J’ai étudié l’Odyssée à l’université et j’ai adoré”, explique Sam Wood. “Le simple mot suffit à évoquer un thème qui colle à nos voyages.” Il baptise alors sa compagnie Bike Odyssey et s’inspire de l’argument graphique d’Argos, le chien fidèle qui reconnaît Ulysse à son retour à Ithaque.
L’étape suivante consistait à transformer tout ça en parcours clair, tenable, et surtout lisible pour des voyageurs. Problème : avant que “épique” ne devienne un mot passe-partout pour vendre à peu près n’importe quoi (stations de ski, jeux vidéo, et même certains parcours de promenades), il servait à décrire des œuvres qui vous prennent un peu trop au sérieux. Le texte original d’Homère représente environ quinze heures de récitation. Et l’adaptation annoncée par Christopher Nolan, elle, devrait tourner autour de moins de trois heures… tandis que l’Odyssée, elle, raconte un retour qui s’étire sur une décennie.
Condensez un récit aussi long en 27 jours, et forcément, il faut accepter quelques libertés. À cela s’ajoute un vrai casse-tête : où Ulysse et son équipage auraient-ils réellement navigué ? “Quand on essaye de cartographier le trajet d’Ulysse, c’est compliqué : il touche à beaucoup de zones de la Méditerranée”, résume Wood. “Troie et Ithaque, c’est plus facile… mais le reste, entre les deux, reste ouvert.”
Or l’Odyssée mélange géographie et mythes. Certaines localisations, comme l’île de Circé (Eéééa), ont été placées aussi bien en Sardaigne qu’en Géorgie, selon les interprétations. Et les organismes touristiques n’aident pas vraiment : ils contribuent parfois à amplifier des pistes spéculatives. Bref, tout le monde a une “version” — et ce n’est pas toujours celle qui vous évite de pédaler dans le brouillard.
La solution de Wood a donc été pragmatique : s’en tenir à la Turquie et la Grèce, en combinant les lieux évoqués par le texte avec des sites archéologiques importants situés sur la route entre Troie et Ithaque. “Heureusement, Troie est un site vraiment remarquable. Il existe des preuves archéologiques d’incendies par couches, qui peuvent être liées à des événements évoqués dans l’Odyssée”, ajoute-t-il.
Sur place, les étapes alternent des références homériques (comme Lesbos et le mont Parnasse) et d’autres lieux majeurs de l’Antiquité, notamment Éphèse, Delphes et Mycènes.
Réaliser un itinéraire international, c’est jongler avec beaucoup de paramètres. Wood a dû gérer des vols annulés, des frontières qui se ferment, et même des courses folles pour récupérer les derniers départs vers l’Australie pendant les confinements liés à la Covid. Mais, selon lui, les difficultés les plus fréquentes viennent souvent… des informations pas complètement partagées à l’avance.
“On a déjà eu plusieurs personnes qui arrivent sans aucune expérience à vélo, alors qu’elles nous avaient dit le contraire”, raconte-t-il. “L’une n’avait roulé qu’avec une remorque à vélo. Une autre n’avait pas de vision périphérique : au premier virage, elle est partie tout droit. Ça va, elle a continué, mais je devais rester très proche pour le reste du trajet.”
Heureusement, la plupart des participants se débrouillent et le rythme n’est pas uniquement basé sur l’effort. L’itinéraire inclut une partie le long de la côte turque à bord d’un gulet, un bateau traditionnel en bois. “Quand on navigue d’île en île dans les Dodécanèse, on peut raconter l’histoire d’Ulysse qui revient chez lui depuis son bateau. Et là, ça devient concret”, affirme Wood.
La Méditerranée, vue depuis une embarcation, permet aussi de retrouver l’ambiance décrite dans le texte : une traversée, une mer sombre, des récits qui s’accrochent aux paysages. “Une grande partie de l’Odyssée, c’est le voyage et la mer couleur de vin. Être sur un bateau, c’est une manière très efficace de saisir l’atmosphère et de se dire : ‘on est dans le même décor que celui qu’aurait connu Ulysse’”, conclut-il.
Sur la terre, la plupart des jours affichent des parcours de 50 à 70 km. Les vélos à assistance électrique rendent l’expérience plus accessible à ceux qui ont une condition correcte. Pour les cyclistes sur vélos traditionnels, certaines journées peuvent être plus exigeantes. C’est notamment arrivé à Penny Clowry, 52 ans, résidente de Canberra.
“Je ne réalisais pas à quel point les montagnes en Grèce sont… grandes, avant de devoir monter à vélo”, dit-elle. Mais, même les longues montées chaudes s’inscrivent dans le thème : cyclistes contre géants à un œil, sirènes qui attirent, monstres marins à six têtes… Enfin, au moins sur le plan symbolique. Sur le plan physique, ça grimpe.
Clowry a découvert le vélo après une blessure au genou (ACL). Elle a été attirée par l’itinéraire pour le décor méditerranéen. “Je connaissais à peine l’histoire de l’Odyssée avant de réserver”, confie-t-elle. “Mais quand on roule dans ces paysages incroyables et qu’on voit apparaître des ruines, ça ajoute une dimension : comprendre comment tout ça s’insère dans l’histoire du lieu, et ce que ça représente.”
“Un après-midi, je roulais seule derrière tout le monde quand j’ai entendu une petite clochette en passant dans un tout petit village”, poursuit-elle. “J’ai regardé : une femme en tenue traditionnelle marchait sur une route de terre et menait des chèvres avec un bâton, le soleil était en train de tomber derrière elle. J’ai eu l’impression d’avoir fait un pas en arrière dans le temps.”
Aujourd’hui, les visiteurs ont quand même des avantages modernes : routes goudronnées, véhicules d’assistance, arrêts réguliers pour boire un truc frais. Mais les thèmes d’Ulysse — la nostalgie, la persévérance, l’affrontement entre le destin et le libre arbitre — continuent de toucher. Wood se souvient par exemple d’une participante de 70 ans qui n’avait plus roulé à vélo depuis l’âge de cinq ans. Elle s’est inscrite pour voir le monde ancien de près. Depuis, elle a enchaîné d’autres voyages similaires : trois “rides” au total.
“L’Odyssée raconte un homme qui retrouve sa famille après vingt ans d’absence. Et c’est un voyage émotionnel immense pour Ulysse”, rappelle Wood. “C’est comme un montagnes russes : sauvé par les dieux, puis condamné par d’autres dieux…”
“Mais partir sur un grand voyage comme ça, ça résonne toujours avec la vie des gens. Ils peuvent faire le lien avec ce qu’ils traversent, à un niveau personnel”, ajoute-t-il.
Points à retenir
- Le thème n’est pas un décor : l’itinéraire relie des références de l’Odyssée à des sites archéologiques concrets — ce qui aide quand on veut éviter de réduire la mythologie à un simple fond d’écran.
- 27 jours, ça force à choisir : passer d’un récit qui s’étire sur une décennie à une formule “voyage compact”, ça implique forcément des ajustements.
- La route demande de la marge : entre 50 et 70 km par jour, même l’“ambiance carte postale” n’annule pas les montées en Grèce.
- Le vrai facteur imprévu, c’est parfois… le passager : Wood insiste sur ces cas où l’expérience vélo annoncée n’était pas exactement celle que le terrain a révélé.
- La navigation change la perception : à bord d’un gulet, on passe d’une balade à un récit vécu — et là, l’Odyssée prend une couleur très concrète.
Au fond, ce qui me frappe, c’est la façon dont un récit vieux de plusieurs siècles parvient encore à structurer un voyage moderne : on pédale, on grimpe, on s’adapte, et on finit par lire autrement les paysages. Mais je me demande aussi : est-ce que ce genre d’itinéraire nous rapproche vraiment des histoires, ou bien nous apprend surtout à les raconter avec nos propres jambes ? Dans tous les cas, je trouve ça intéressant — et un peu courageux — parce que ça invite à voyager en gardant l’esprit critique en bandoulière, comme un journaliste qui refuse de prendre les mythes pour des faits… tout en reconnaissant qu’ils ont leur place dans le réel.