Meaghan Hackinen vient de remporter le Tour Divide 2026 et, au passage, d’établir un
nouveau record chez les femmes. Une victoire construite au cordeau : préparation très
carrée, arrêts efficaces et régularité sans faille, sur toute la traversée entre Banff
et Antelope Wells.

Photos : Eddie Clark
Vendredi, aux alentours de 17 h 02, Meaghan Hackinen a franchi l’arrivée d’Antelope Wells avec
la sensation d’un scénario maîtrisé de bout en bout. Sa course a été si propre qu’on pourrait
presque la ranger dans la catégorie « mode d’emploi » : elle signe une première place chez
les femmes et une 8e place au classement général provisoire, en bouclant l’épreuve en
14 jours, 10 heures et 2 minutes.
Son temps d’arrivée est également plus rapide de près de 37 heures par rapport à son propre
record du « Grand Depart » (15 jours, 23 heures, réalisé lors de sa saison de découverte en 2024).
Et c’est aussi environ 13 heures de mieux que le record féminin précédent, établi par Austin Killips
lors d’un ITT en août 2024 (14 jours, 23 heures et 12 minutes).
Au moment de terminer, Hackinen avait plus de 700 miles d’avance sur la cycliste classée 2e,
Torin Lackmann. Autant dire que la course n’a pas vraiment eu besoin de suspense pour aller au bout.

La course
Hackinen a pris la tête dès la sortie de Banff, en tenant un rythme solide dès les premières heures,
malgré le terrain boueux et la pluie du premier jour. Dès sa première nuit, elle choisit un arrêt
plutôt tôt à Fernie — une décision cohérente avec son plan : mieux récupérer, mais sans perdre
de temps sur des détours inutiles.
En traversant le Montana, elle indique avoir réussi à réduire les arrêts « superflus ». Son approche :
limiter les ravitaillements à l’essentiel, en privilégiant des stops rapides type supermarchés ou fast-food,
ce qui lui permet de n’accumuler, sur la journée 3, qu’environ 35 minutes d’arrêt en plein jour.
Les longues pauses, c’est visiblement pour d’autres.
À mesure qu’elle creuse l’écart — et qu’elle passe plusieurs seuils qui la rapprochent de ses propres repères —
Hackinen garde une attention constante. Jour 6 : après une poussée de 163 miles dans le Wyoming, elle « rattrape »
le point virtuel lié au rythme historique du défunt Mike Hall (2016). Puis, malgré ce moment symbolique,
elle fait encore un choix tactique : dormir tôt à Lava Mountain pour récupérer avant d’affronter
la chaleur et le vent du Great Divide Basin.
Pendant que les coureurs devant elle commencent à tomber, Hackinen remonte jusqu’à la 6e place au général,
au contact de coureurs comme Felix Laberge (Canada), Dries Van Der Kleij (Belgique) et Yossi Baruch (Israël).
Son entraînement en altitude l’aide particulièrement sur les cols plus élevés du Colorado.
Plusieurs nuits se passent sous les étoiles, et elle ne manque pas d’évoquer la beauté de l’itinéraire.
Oui, même quand on souffre, on peut trouver deux secondes pour admirer.
À l’entrée du Nouveau-Mexique, les températures grimpent dans les hautes 90 °F. Hackinen explique survivre
grâce à de très grosses quantités de Gatorade. Elle passe deux nuits dans des camps isolés sur Osier Mesa
et Polvadera Mesa, avant de trouver un abri lors d’une nuit plus agitée à Pie Town.
À l’image de la course : elle arrive sur un des lieux emblématiques (Antelope Wells) après minuit,
puis repart avant 6 h du matin. On peut donc raisonnablement penser qu’elle n’a pas vraiment eu le temps
de “prendre une part de tarte” avant de remettre les watts.

Mais le plan principal n’a jamais bougé. Alors qu’il lui reste plus de 300 miles à parcourir,
elle enchaîne une phase de conduite presque continue dans les montées solitaires de la zone du Gila Wilderness,
puis traverse un passage difficile sur sentier étroit du Continental Divide Trail, la nuit, quand
elle se sent plus fragile et un peu à plat.
Elle s’arrête brièvement à 1 h du matin à Denny’s à Silver City, fait le plein (notamment en Twizzlers),
puis repart vers la frontière. Le menu n’est pas exactement celui qu’on recommande pour la “régularité zen”,
mais visiblement, ça marche.
La stratégie de Meaghan Hackinen : concentration et discipline
Pendant des mois, Hackinen a préparé un plan pour progresser par rapport à 2024 — avec une ambition :
viser non seulement la victoire, mais aussi potentiellement battre le record féminin au général.
Son programme combine des intervalles intenses, du renforcement musculaire, des séances spécifiques sur home trainer
pendant l’hiver canadien (froid oblige), puis des blocs endurance consécutifs.
Le tout se termine par un travail clé de quatre semaines en altitude, au Colorado.

Sur la vitesse « en mouvement », elle a travaillé pour gagner. Mais selon elle, le vrai levier en 2026,
c’est surtout de perdre moins de temps hors du vélo.
Sur sa course de 2024, elle estime avoir “jeté” plus de deux heures par jour en arrêts qui ne semblaient pas
réellement nécessaires. D’où le changement : des pauses plus intentionnelles, et rien de plus.

Le matériel compte aussi dans ce genre d’exercice. Hackinen roule sur un Salsa Cutthroat C Rival GX
Transmission SUS, avec des roues carbone Light Bicycle WG44 et des pneus en 2,2 pouces.
En 2024, elle avait choisi une version rigide. Cette année, elle ajoute 100 mm de suspension à l’avant
pour limiter la fatigue du haut du corps.
Elle passe aussi sur un cadre avec une géométrie offrant plus d’espace, afin de mieux intégrer un sac de cadre.
Côté énergie : roue avant montée sur un moyeu SON Dynamo, histoire de recharger ses équipements et d’alimenter
l’éclairage sans dépendre du réseau électrique.
Ses sacs Apidura (dont sac sur la base du cadre et sur le dessus du tube) visent à gagner en stabilité.
Le confort, quand on roule longtemps, finit toujours par être un argument technique.
Pour dormir, elle utilise un sac de couchage Rab Mythic 180, une bivouac d’urgence SOL et un tapis de couchage fait maison.
Elle dit que son système fonctionne au mieux quand elle trouve un abri au-dessus de la tête : auvents, gazebos.
Mais elle sait aussi camper “sauvagement”, et c’est souvent le cas.
Le parcours de Meaghan Hackinen
Enfant, Hackinen se décrit comme très compétitive : n’importe quel jeu se transformait pour elle en confrontation,
façon “contact” (et pas uniquement en mode gentiment convivial). Au lycée, elle joue au rugby, puis en roller derby.
Le tout s’arrête après de graves blessures au genou : deux opérations des ligaments croisés antérieurs.
Son kinésithérapeute lui conseille alors le vélo comme méthode à faible impact pour renforcer la zone.
La suite : du vélo utilitaire en ville, aux longs voyages à vélo, puis au haut niveau en ultra-endurance.

Hackinen a aussi évoqué le rôle de ses sports collectifs : apprendre à gérer la charge mentale quand on roule seule.
Elle termine la Trans Am en 2017, réalise plusieurs brevets de 1 200 km, prend part à la Transcontinental Race,
puis remporte les championnats du monde de poursuite chronométrée sur 24 h.
Elle établit aussi un record de parcours féminin en parcourant 460 miles en 24 heures.
Ensuite, elle se tourne davantage vers des événements off-road, et enchaîne les victoires :
Arkansas High Country Race, Alberta Rockies 700, BC Epic 100, puis le Tour Divide 2024.
En 2025, elle termine le “Mountain Race Triple” avec une première place à Silk Road Mountain Race,
une première place à Hellenic Mountain Race et une deuxième place à Atlas Mountain Race.

En plus du sport, Hackinen a aussi publié : deux mémoires / récits d’aventure à vélo.
“South Away : The Pacific Coast on Two Wheels”, sur un voyage du Canada jusqu’à la péninsule de la Baja,
et “Shifting Gears : Coast to Coast on the Trans Am Bike Race”, consacré à son expérience en 2017.
Le record féminin du Tour Divide
En 2008, Mary Metcalf-Collier, première femme à terminer le Tour Divide (créé pour cette première édition),
pose la référence : 29 jours, 17 heures et 37 minutes.
Ses émotions brutes face à la solitude et à la fatigue sont aussi documentées dans le film
de bikepacking “Ride the Divide”.
En 2009, Jill Homer signe 24 jours, 7 heures et 24 minutes. Le temps le plus rapide chez les femmes restera
à peu près la référence jusqu’en 2012, quand Eszter Horyani termine 7e au général en 19 jours,
3 heures et 35 minutes.
En 2015, Lael Wilcox (alors relativement peu connue) s’aligne pour son premier Tour Divide.
Avant le départ, elle parcourt 2 100 miles à vélo depuis Anchorage.
Mais tôt dans la course, elle contracte une infection respiratoire sévère,
qui la mène à l’hôpital d’urgence à Helena, dans le Montana.
Malgré tout, elle boucle l’épreuve en 17 jours, 1 heure et 51 minutes, battant Horyani de plus de deux jours.
Sauf que… Wilcox roule avec une trace GPS ancienne qui l’envoie notamment par Rawlins (Wyoming),
au lieu d’un itinéraire actualisé passant par Wamsutter.
Pour cette déviation, elle est alors disqualifiée sur le plan officiel.
Elle revient deux mois plus tard et détruit son propre chrono avec un contre-la-montre individuel,
ramenant le niveau à 15 jours, 10 heures et 59 minutes. Record qui tiendra neuf ans.
Wilcox revient à plusieurs reprises pour tenter de refaire bouger l’histoire.
En 2019, son objectif est d’attaquer le record global (détenu alors par Mike Hall).
Mais une polémique liée aux règles de l’auto-suffisance et à la présence d’une équipe de tournage
s’installe ; la pression s’accumule et elle finit par se retirer.
Elle retente ensuite en 2021 via un ITT, mais l’activité des incendies aggrave des problèmes respiratoires,
provoque des détours : la tentative tombe à l’eau.
En 2023, de nouveaux soucis pulmonaires l’envoient encore aux urgences au Nouveau-Mexique.
Elle remporte malgré tout l’épreuve, mais sans établir un nouveau record.
En 2025, elle abandonne en plein Colorado pour des difficultés à respirer qui persistent.

Lors de sa première participation en 2024, Hackinen frappe fort : 15 jours, 23 heures.
Cette performance est alors vue comme un record “Grand Depart”, car elle devient la première femme
à passer sous la barre des 16 jours sur l’épreuve à départ groupé.
Le record global féminin restera ensuite sous le plafond de Wilcox jusqu’à l’ITT d’Austin Killips
(14 jours, 23 heures, 12 minutes).
Avec la victoire 2026, Hackinen relie deux repères : le record au général féminin et celui du Grand Depart.
C’est la première fois depuis 2015 que les deux “calendriers” coïncident.
Et si cette histoire ressemble à une trilogie de l’année, ce n’est pas uniquement par hasard :
2026 devient le sommet d’une saison déjà très solide.
Points à retenir
- Les arrêts font (souvent) la différence : Hackinen vise moins de temps “hors vélo” en réduisant les pauses qui ne servent pas vraiment le plan.
- La régularité, pas le spectaculaire : elle enchaîne sans s’affoler quand la fatigue monte… et ça, c’est rarement le genre de stratégie qu’on applaudit fort au départ.
- Le matériel est un outil de gestion : suspension avant pour limiter la fatigue, dynamo pour l’autonomie, sacs pensés pour la stabilité—rien de “magique”, que du concret.
- La nuit et la chaleur ont compté : températures élevées au Nouveau-Mexique, sections difficiles après le coucher du soleil, et quand même des décisions tactiques pendant les moments fragiles.
- Le record n’est pas qu’un chiffre : il vient aussi avec un changement de dynamique sur l’épreuve, puisqu’elle relie le record général féminin et le Grand Depart.
Au fond, quand je lis ce genre de course, je me dis que le Tour Divide n’est pas seulement une ligne sur une carte :
c’est une négociation permanente avec son corps, ses choix et son temps. Et cette fois, Meaghan Hackinen a négocié
avec une constance qui force le respect. En tant que journaliste, je trouve aussi que c’est un rappel utile :
quand on parle de performances, il faut laisser de la place aux femmes, aux trajectoires et à la méthode — pas juste aux “records” dans un coin.