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Canada: de l’obscurité de 2012 à une présence qui surprend le monde

Ce fut le point le plus bas de l’histoire du football canadien moderne. Le 16 octobre 2012, Steve Hart, alors entraîneur-chef de l’équipe nationale masculine, se réveille à San Pedro Sula, au Honduras, avec un poids au ventre. Cette nuit-là, ses joueurs devaient affronter le Honduras dans l’espoir d’atteindre le dernier tour des qualifications de la Concacaf pour le Mondial 2014. Le vol charter vers l’Amérique centrale s’était soldé par des retards et des ennuis techniques, des joueurs ayant dû faire face à des intoxications alimentaires et des nuits sans sommeil, tandis que le vacarme des supporters locaux dehors dans le quartier hôtelier devenait inquiétant. Des blessures venaient s’ajouter à ces difficultés.

Des rumeurs persistaient dans le vestiaire selon lesquelles des joueurs honduriens se verraient offrir des terres et des maisons par leur gouvernement s’ils gagnaient et accédaient à la phase finale, alors appelée « The Hex » (les six équipes encore en lice). Le Canada, qui n’avait besoin que d’un nul, n’est pas parvenu à se qualifier et a été humilié 8-1. Le Honduras était devenu une nation du football; le Canada, non.

« C’est toujours ma douleur », confie Hart à The Athletic. Hart avait pourtant déjà accompli un travail remarquable pour élever le niveau de créativité de l’effectif, mais cette défaite a marqué le creux le plus profond de l’histoire de l’équipe masculine.

Suite à cette débâcle, le Canada plonge dans le classement mondial de la FIFA, passant à la 122e place — le plus bas jamais enregistré — puis évoluant encore au plus bas autour de la 120e en 2017. Le pays n’avait qualifié qu’une seule fois pour la Coupe du Monde (1986).

Pourtant, douze ans plus tard, le Canada est en huitièmes de finale de la Coupe du Monde et pourrait même viser les quarts dans un rendez-vous à venir face au Maroc.

Une montée remarquable qui s’explique par une transformation profonde du paysage footballistique canadien, porté par une combinaison de multiculturalisme, de double nationalité et d’un investissement soutenu dans le foot.

Multiculturalisme et double nationalité

La réputation du Canada comme creuset multiculturel est justifiée: selon le recensement national de 2021, 23 % de la population est née à l’étranger. La naissance même du Canada en tant que pays multiculturel, et l’influence qui en a découlé sur l’équipe nationale masculine, remontent à une date clé: le 8 octobre 1971, lorsque le premier ministre Pierre Trudeau, à l’époque, affirmait au parlement qu’« il n’existe pas de culture officielle et qu’aucun groupe ne peut être considéré comme prédominant ». Cette approche a donné lieu à des politiques officielles de multiculturalisme et de bilinguisme, et à l’ouverture du pays à des talents venus d’Europe, d’Afrique et d’Asie qui apportaient avec eux leur amour et leur connaissance du football, autrefois un sport marginal au pays.

Au fil des générations, des joueurs immigrés et issus de familles issues de ces continents ont peu à peu intégré l’équipe nationale. Hart, en observant les années 2007 et au-delà, voit une démographie qui évolue: « nous avons eu plus d’immigrants originaires des Caraïbes et d’Afrique qui faisaient entendre leur voix, que ce soit en MLS ou dans des ligues européennes; cela a créé une percée dans l’équipe nationale. » Cette percée s’est concrétisée dans l’ère du président de Canada Football et actuel président de la Concacaf, Victor Montagliani. En 2015, Montagliani se rend au Royaume-Uni pour convaincre Junior Hoilett, Bramptonnais d’origine jamaïcaine, de représenter le Canada plutôt que la Jamaïque. Joindre une étoile de Premier League aurait été une véritable aubaine pour une équipe alors classée 102e dans le monde.

Hoilett, désormais familier du rôle d’« OG » de cette génération, affirme que la présidentie de Montagliani et son soutien furent déterminants dans sa démarche. La volonté collective de convaincre ces joueurs double nationalité est devenue une stratégie durable, puis reprise par John Herdman (à la tête de l’équipe masculine de 2018 à 2023) et, aujourd’hui, par Jesse Marsch. Au total, 15 des 26 joueurs de la sélection mondialiste actuelle sont nés au Canada mais étaient éligibles pour représenter un autre pays; 7 autres sont nés à l’étranger, dont Jonathan David, Ismaël Kone et Luc de Fougerolles.

Le rôle du double nationalité et sa capacité à attirer des talents qui ont grandi ailleurs n’auraient pas été possibles sans l’ouverture initiale et sans les efforts constants qui ont transformé la perception de Canada Football auprès des joueurs potentiels comme Eustáquio, qui a choisi de représenter le Canada après avoir évolué au Portugal et dont le but décisif en prolongation contre l’Afrique du Sud pour l’emporter en huitièmes est devenu un symbole.

MLS et l’émergence du football canadien

Rien n’a modifié autant le football canadien que l’expansion de la Major League Football (MLS) au Canada en 2007, puis en 2011 et 2012. Avant l’arrivée de la MLS, les ligues professionnelles canadiennes avaient du mal à s’imposer et le football était souvent perçu comme un sport de seconde zone. Toronto FC a ouvert la voie, suivi de Vancouver Whitecaps et du Montreal Impact, apportant des académies professionnelles et des opportunités pour les meilleurs talents canadiens dans les grandes villes.

L’impact fut profond: 11 joueurs de l’effectif mondialiste avaient passé du temps dans une académie MLS canadienne et 10 autres avaient évolué dans un club MLS. Nathan Saliba, milieu, résume l’apport de ces académies: « on était dans l’environnement de la compétition, on avait des entraîneurs qui nous soutenaient et on se préparait dès le plus jeune âge pour viser l’équipe première. » L’expansion de la MLS, couplée au développement de la CPL (Canadian Premier League), a offert des voies professionnelles plus proches des joueurs et a alimenté un vivier qui a fini par porter le pays jusqu’aux phases finales mondiales.

La MLS a, d’une certaine façon, prolongé l’impact initial du football au Canada, en offrant des structures solides et des opportunités locales. Marsch souligne que l’existence conjuguée des clubs MLS et de la CPL a créé un chemin clair pour les jeunes: « désormais, les gamins qui jouent au football ont une sortie de niveau supérieur et peuvent rêver. »

Le talent générationnel

À partir de 2015, Hart avait quitté Canada Football mais restait connecté avec les entraîneurs. Il raconte avoir repéré, au camp d’entraînement des moins de 15 ans, des joueurs qui ne laissaient aucun doute: Alphonso Davies et Jonathan David. Leur talent brut, leur aisance dans les espaces restreints et leur sang-froid sous pression ont été les signes précurseurs d’un véritable tournant pour le pays.

Davies et David, nés en dehors du Canada mais façonnés là-bas, ont donné naissance à une génération de joueurs qui marqueront durablement le football mondial, avec une capacité à évoluer dans des environnements exigeants comme la Ligue des champions. Des talents comme Tajon Buchanan, Liam Millar et Alistair Johnston sont aussi apparus dans le même registre, issus d’un groupe qui semblait sortir d’un seul bloc.

Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer le Canada dans les huitièmes de finale sans cette politique multiculturelle et sans les joueurs double nationalité qui en ont été le moteur. Les performances du pays dans le Mondial démontrent l’émergence d’un groupe de talents qui avait été invisibilisé il y a peu.

Le football au Canada, maintenant partie intégrante de la culture

Le passage du Canada d’un pays où le football passait pour une curiosité à une nation où le football est suivi avec passion a été rendu possible par un ensemble d’investissements privés et publics, des camps d’entraînement et un engouement croissant autour du sport. Le CPL, désormais en huitième saison, s’est imposé comme une plateforme pour les joueurs canadiens de haut niveau. Le phénomène a été renforcé par l’attention médiatique autour de l’équipe nationale, avec OneFootball (service de streaming dédié au football) et les investissements importants de Bell Media et TSN dans les programmes de diffusion des matchs.

Toutes ces mesures ont accru l’intérêt pour l’équipe nationale masculine — et, après des années de réussite féminine olympique et des performances historiques, ont consolidé l’idée que le Canada peut être considéré, sans réserve, comme un pays de football.

Aujourd’hui, la route est claire: le Canada est en Coupe du Monde et poursuit son chemin dans une compétition qui continue d’écrire l’histoire.

Note sur les sources et le cadre éditorial

Cet article s’appuie sur des analyses et témoignages tirés d’un travail récent qui met en lumière la transformation du football canadien, avec des réflexions sur les politiques publiques et privées qui ont façonné ce paysage. Il est inspiré par les reportages et les entretiens compilés par The Athletic, média reconnu pour ses récits approfondis sur le football mondial, et par les analyses présentées par Canada Football et les entités liées au football nord-américain. Cette présentation vise à proposer une lecture structurée et fluide du parcours du Canada dans le football moderne, dans l’esprit des journalistes de LesNews.

Bon à savoir

– Le multiculturalisme et les joueurs double nationalité ont été des moteurs structurels du renforcement de l’équipe nationale masculine.
– L’intervention des dirigeants canadiens et le travail de Victor Montagliani ont facilité l’intégration de talents issus d’autres pays.
– L’implantation de la MLS au Canada a créé des flux de formation et des opportunités professionnelles locales, renforçant le vivier national.
– Le développement du CPL et les partenariats médiatiques (OneFootball, Bell Media, TSN) ont accru l’accès du public et la couverture du football.
– Alphonso Davies et Jonathan David ont symbolisé une nouvelle génération de talents et ont servi de catalyseurs pour l’émergence d’autres jeunes joueurs canadiens.
– Le Canada a progressé vers un modèle où les talents se forment localement et peuvent aspirer à des compétitions européennes et internationales de haut niveau.
– Le regard sur la scène mondiale est désormais ouvert, et les performances actuelles alimentent le débat sur l’avenir du football comme sport de premier plan au Canada. Une discussion est en cours sur la meilleure manière d’équilibrer investissement, développement local et compétitions internationales pour soutenir durablement cette dynamique.


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