jeu. Oct 8th, 2026
Juan Carlos Ferrero : J’ai ressenti une immense joie quand Alcaraz m’a dépassé, je savais que ce serait mieux

La cita con Juan Carlos Ferrero —né à Ontinyent, dans la province de Valence, en 1980— se tient dans un hôtel d’où l’on aperçoit la gare madrilène d’Atocha. Lui, en revanche, n’a pas fait le voyage en train : il est arrivé en voiture, depuis Villena, où il vit avec sa famille, au sein de l’académie qui porte son nom. Autrement dit : voyager n’a jamais vraiment été un obstacle pour un homme qui, sauf en 2026, a passé 310 jours sur 365 loin de chez lui.

Ferrero salue son interlocuteur par son prénom, puis demande une pause. Pas une pause “aux toilettes”, bien sûr : juste le petit temps nécessaire avant de replonger dans le sujet.

Quelques minutes plus tard, il se détend et commence à parler de mentalité gagnante (Péninsule, 2026), le livre qu’il vient de publier. On y trouve son parcours, depuis les débuts où il posait lui-même des briques dans l’académie qu’il dirige aujourd’hui, jusqu’à une ascension fulgurante : après Carlos Moyà, il devient le deuxième Espagnol à atteindre la première place du classement ATP.

Mais comme souvent dans le sport, l’infortune s’est invitée au moment le plus délicat. Après avoir remporté son premier Grand Chelem, Roland-Garros 2003, une varicelle contractée à 24 ans l’éloigne des courts pendant presque six mois. À partir de là, il ne revient pas tout à fait “le même”. Et vers 32 ans, le tennis s’arrête : il met fin à sa carrière pour cause de fatigue mentale.

Le récit prend ensuite un tour presque cyclique : 19 ans plus tard, c’est Carlos Alcaraz, le quatrième Espagnol à atteindre le sommet du tennis, qui arrive… avec Ferrero comme entraîneur. Une fois encore, la distance ne dure pas : il revient vite au circuit, après une étape au poste de coach de Alexander Zverev. Et surtout, il accepte le défi le plus risqué : s’occuper d’un garçon de Murcie, 15 ans, encore en pleine construction. Dans son entourage, on lui dit qu’il est “fou”. Lui écoute son intuition. Le reste appartient désormais à l’histoire.

Points à retenir

  • Ferrero raconte qu’écrire n’est pas “simple” : tant qu’on ne prend pas le temps de remettre les souvenirs en ordre, on a du mal à comprendre ce qu’ils valent vraiment.
  • Sur le court, il insiste sur un point : à force de jouer, la compétition devient naturelle… même si certaines défaites ou situations laissent ensuite des traces.
  • Dans une académie, le principal adversaire actuel n’est pas forcément un adversaire sur le terrain : c’est aussi le téléphone, qui grignote l’attention au fil de la journée.
  • La hiérarchie sociale autour du “lieu où il faut s’entraîner” existe encore dans les têtes : lui assume d’avoir choisi Villena, pour rester proche de sa famille.
  • Quand il parle d’Alcaraz, il ne présente pas l’histoire comme un conte parfait : il évoque l’organisation, les charges physiques, et le fait d’apprendre à structurer un talent déjà immense.
  • Enfin, il rappelle qu’un numéro un ne se résume pas à “l’esthétique” du jeu : les chiffres comptent, même si les comparaisons restent… un sport à part entière.

Au fond, ce qui ressort, c’est une idée simple (et un peu ironique) : malgré toutes les courbes du classement, ce sont souvent les détails humains — pression, habitudes, choix du quotidien — qui finissent par faire gagner… ou faire lâcher. Et de mon point de vue de journaliste, je trouve ça précieux, parce que ça ramène le tennis à quelque chose de très concret : une discipline, oui, mais aussi une gestion lucide des limites. Alors, la question que je me pose en sortant de cette interview, c’est la suivante : quand on parle de performance, est-ce qu’on mesure aussi la partie “mental” que l’on exige des autres, sans trop la regarder chez nous ?

Le livre, l’entraînement et la “pression”

Pourquoi un livre maintenant ? Ferrero répond qu’il y pense depuis trois ou quatre ans. “Écrire” devient pour lui une façon de remettre de l’ordre dans une vie de tennis : ce que l’on traverse ressemble parfois à un flou tant qu’on ne s’arrête pas pour reconstruire. Quand il a terminé son travail après l’ère avec Carlos, l’éditeur propose de concrétiser : ils s’y mettent “les mains dans le cambouis”, comme on dit.

À la question de savoir si c’est impossible en pleine carrière, il tranche : ce n’est pas si simple. Il a consacré huit mois derrière ce projet, parce qu’on ne “range” pas une histoire en quelques semaines sans y revenir vraiment.

Ferrero décrit ensuite son jeu : rapide, fait pour les échanges longs, avec une explosivité et une agressivité présentes aussi bien du côté droit que du revers. Il rappelle aussi son avantage sur toutes les surfaces : il a entraîné très jeune sur surface rapide (de 10 à 16 ans). Une manière, dit-il, d’éviter de devenir l’Espagnol “cantonné” à la terre battue — et d’obtenir des résultats notables justement sur ce terrain.

À propos du football, Ferrero sourit : il pense que le tennis a gagné. Il jouait au foot, mais sans “rivalité” particulière. Ce qu’il aimait surtout, c’était l’ambiance, le collectif. Son père l’aide à comprendre que le tennis est le sport où il a le plus de potentiel.

Il avoue aussi quelque chose de très humain : en tant que sport de nature individuelle, le tennis demande ce que le sport collectif offre naturellement — la sensation d’être “ensemble”. Il cite un exemple très clair : la Copa Davis.

Sur la question du Centre de Haut Niveau (CAR) de Barcelone, on lui demandait souvent s’il devait y aller. Il explique pourquoi il ne l’a pas fait : proximité avec sa famille, et résultats déjà solides. Il ne voyait pas l’idée de déménager comme une condition obligatoire pour progresser.

Ferrero s’arrête ensuite sur le mythe : le tennis serait un sport “réservé aux riches”. Son avis est nuancé. Tout le monde peut commencer, mais ensuite viennent les voyages, les semaines loin de la maison, et le besoin d’un soutien financier. Ce n’est pas “pour les riches”, dit-il, mais c’est un sport qui demande des moyens — et c’est justement là que des académies en Espagne, et des accès facilités à certains tournois, peuvent aider.

Ferrero : « Mon père m’a aidé à comprendre que le tennis était le sport qui me convenait le mieux. »

Des comparaisons qui font (parfois) mal

Ferrero est également interrogé sur la façon dont les carrières espagnoles peuvent passer au second plan derrière Nadal et Alcaraz. Sa réponse est claire : chacun a été valorisé à son niveau. Lui a été numéro un mondial. Et, pour lui, personne ne peut sérieusement dire qu’il a été “le pire” numéro un parmi les Espagnols.

Il reconnaît toutefois que ces deux-là, en accumulant plus de titres, sont logiquement davantage mis en avant. Une ombre, oui, mais une ombre “compréhensible” : comment ignorer des joueurs aussi exceptionnels ?

Quand on parle de la question “les titres décident-ils du meilleur ?”, il insiste sur les chiffres. Il ne veut pas réduire le tennis à une seule définition esthétique : on peut préférer un style. Mais à niveau statistiques, explique-t-il, il est difficile de nier la supériorité de Djokovic sur certaines périodes.

Le mental, la concentration et le téléphone

Sur la pression, Ferrero dit qu’il n’y a pas de réussite de haut niveau sans apprendre à la traverser. Ce n’est pas une question de “chance”, c’est un entraînement long.

Concernant ce qui se passe pendant les matchs, il explique que l’on accumule des situations : on pense, on arbitre ses choix, mais on finit par normaliser cet état. Il n’est pas rare qu’on ressente une forme de “routine mentale”, parfois presque mécanique : rentrer sur le court en sachant qu’on va rester concentré, même seul.

Dans l’académie, il détaille un autre combat : la concentration face aux distractions modernes. Le téléphone, selon lui, fait perdre de l’énergie et crée une agitation permanente. Les éducateurs — et les entraîneurs — doivent installer des habitudes tôt, sinon l’addiction s’installe “avant même qu’on s’en rende compte”.

Il donne un exemple concret : des casiers où les joueurs doivent laisser leur téléphone le matin, le temps du travail. “On peut améliorer petit à petit”, dit-il. Mais c’est compliqué. C’est parfois un peu comme essayer de convaincre un chat de ne pas regarder la table du dîner : possible, mais ça demande de la constance.

Davis, varicelle et conséquences physiques

Ferrero revient aussi sur sa victoire en Copa Davis en 2000 : des semaines compliquées à cause d’une pression sociale énorme. À 20 ans, il n’avait pas l’habitude de ce niveau d’attention. Il s’appuie sur ses coéquipiers, et cette expérience construit chez lui un caractère plus dur, meilleur pour encaisser les moments difficiles.

La varicelle de 2004, elle, l’arrête longtemps. Ferrero raconte qu’il était dans un très bon moment : numéro deux mondial, demi-finaliste à l’Open d’Australie, finaliste à Rotterdam. Puis, “frein en plein élan”. Les médecins préviennent : en vieillissant, la varicelle laisse plus d’effets secondaires, et son rétablissement se complique. Il s’ajoute même une blessure en cours de route, et le classement en souffre.

Sur les conséquences de sa carrière, il évoque deux genoux opérés, une blessure à la main, et un œdème osseux au genou. Il aime faire du sport aujourd’hui, mais le jeu reste difficile par moments. Il garde aussi un regard positif : des leçons accumulées, même quand la réalité a été dure.

Pourquoi s’arrêter à 32 ans ?

À 32 ans, il dit qu’il pensait que le moment était le bon : la fatigue mentale l’amène à prendre une décision nette. Il souligne aussi que les joueurs d’aujourd’hui bénéficient d’une meilleure longévité grâce à une préparation plus poussée, notamment la prévention. Lui, physiquement, allait bien. Mais “la tête” a dit stop.

Il précise aussi qu’il a eu recours tôt à l’aide mentale. Les sportifs individuels peuvent difficilement s’isoler de leur propre pression : l’équipe est là, mais le rôle du psychologue sportif a compté pour lui.

Alcaraz : un défi et une méthode

Ferrero parle de ce qu’il a “vu” chez Alcaraz : une opportunité de grandir en tant qu’entraîneur. Il estime que le potentiel et certaines qualités de jeu sont difficiles à repérer chez un enfant de 15 ans. Il fallait “ordonner” ce que l’adolescent avait dans le répertoire : de l’instinct, oui, mais aussi une trajectoire.

Il explique aussi un facteur simple : le quotidien et la proximité avec Murcia. Il roule une heure en voiture pour s’entraîner et repasse ensuite, ce qui, dit-il, rend l’organisation bien plus compatible que certains schémas plus éloignés.

À la question du nombre de fois où on lui a dit qu’il était “fou”, il répond : plusieurs fois. Des chances de s’occuper d’autres joueurs existent déjà. Mais il choisit l’aventure de travailler “à partir de zéro”, en reconstruisant une trajectoire depuis les bases. Et ça fonctionne.

Concernant l’évolution rapide d’Alcaraz et les comparaisons avec Nadal, Ferrero confirme : l’équipe a créé une “petite bulle” pour protéger le joueur de l’obsession médiatique. Ils ont accepté la comparaison comme un compliment, tout en essayant de respecter le rythme naturel de la progression. Et lorsque les résultats s’alignent, “bien sûr”, ils arrivent.

Enfin, il revient sur le profil de jeu : selon lui, Alcaraz paraît extrêmement complet, capable de s’ajuster à différentes surfaces, avec une facilité technique qui permet d’adapter hauteur, rythme, et déplacement. Il reconnaît que personne n’imaginait forcément une adaptation aussi rapide à l’herbe, une surface réputée exigeante.

Et maintenant ?

À propos d’un retour au circuit, Ferrero répond qu’il n’a pas encore le joueur avec lequel il travaillera. Il reste en discussions avec plusieurs profils : rien n’est signé, mais l’objectif est clair — revenir avec énergie et conviction.

Quant à l’idée de redevenir capitaine de la Davis, il dit qu’il le souhaite, mais que “le bon moment” ne s’est pas présenté. Sa priorité aujourd’hui reste de se placer dans les conditions adéquates, au lieu de promettre une revanche à la presse.

Et pendant qu’on parle d’avenir, on comprend surtout une chose : Ferrero a le même réflexe dans sa carrière que sur le court. Il ne fuit pas les défis. Il les organise. Et, à sa façon, il tente de rappeler qu’en sport aussi, les choix de méthode comptent autant que les victoires elles-mêmes.


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