lun. Juil 20th, 2026

Il est 5h45 du matin, l’aube commence à poindre. Un grand canot pneumatique transportant une vingtaine de personnes atteint discrètement l’extrémité est d’une plage à Gravelines. Vu de la rive, il semble bondé, mais les observateurs réguliers estiment qu’il n’est rempli qu’aux deux tiers. Chaque passager porte un gilet de sauvetage fluorescent, prêt à affronter la traversée périlleuse entre la France et le Royaume-Uni.

Le bateau stationne un instant, à quelques mètres du rivage, probablement en attente d’autres migrants fuyant la lande derrière la plage, où certains ont passé la nuit à se cacher dans l’espoir de monter à bord. Mais seuls quelques journalistes sont là, à l’affût. Lorsque la décision est prise de ne plus attendre personne, le moteur se remet en marche, filant vers le nord-ouest, en direction de l’Angleterre. Une personne à bord adresse un signe de paix en guise d’au revoir.

À Londres, où le président français Emmanuel Macron effectue une visite, de nouvelles mesures sont à l’étude pour freiner le nombre de traversées en petits bateaux. Mais ce jeudi matin dans le nord de la France, les paramètres essentiels sont d’ordre météorologique : la force du vent et la hauteur des vagues. Le calme règne, conditions parfaites après plusieurs jours de vents forts.

Alors que le canot s’éloigne, on remarque que quelques policiers français observent la scène depuis les dunes, à environ un kilomètre. On estime qu’environ 1800 agents patrouillent la côte, une mission en partie financée par Londres, qui verse à la France près de 480 millions de livres dans le cadre d’un accord de trois ans jusqu’en 2026. Pourtant, l’étendue des plages et la longueur des côtes utilisées par les migrants — près de 110 kilomètres — rendent impossible le contrôle total de ces départs.

Police sur la plage de Sangatte près de Calais
Police sur la plage de Sangatte près de Calais.

Le départ est loin d’être une formalité. Un autre bateau s’est enlisé dans la boue alors qu’un groupe tentait d’embarquer depuis le canal qui traverse Gravelines vers 5h du matin. Les pompiers ont porté secours à ces passagers, mais selon l’association Utopia 56, la police a utilisé du gaz lacrymogène pour disperser la foule. Une fois le moteur redémarré, la marée descendante a rendu la progression impossible, laissant les migrants coincés dans la vase, avant leur extraction.

Mais ce qui prime, au-delà des mesures policières, c’est la détermination des migrants : l’esprit humain, qui souvent mû par la nécessité, dépasse les nombreuses initiatives politiques et sécuritaires déployées depuis vingt ans pour réduire le flux irrégulier vers le Royaume-Uni. Ce constat, aussi basique soit-il, est indispensable dans tout débat sur l’immigration.

Deux jours plus tôt, dans un camp de fortune près de Grande-Synthe, à l’ouest de Dunkerque, lieu de rassemblement de personnes fuyant principalement des zones de conflits en Asie et en Afrique, Khaled, un Afghan, offre une surprise technologique. Il utilise ChatGPT sur son téléphone pour prouver que sa femme est une militante des droits humains reconnue, retrouvée grâce à une simple recherche en ligne.

“Ne nous identifiez pas, c’est trop risqué pour mes parents restés là-bas. Nous ne voulons pas que les talibans sachent que nous avons quitté le pays”, confie-t-il, préférant cacher leur visage alors que leur fils de cinq ans joue à ses côtés.

Bateau abandonné à côté d’un canal menant à la mer à Gravelines
Bateau abandonné à côté d’un canal menant à la mer à Gravelines.

Le périple est long et dangereux : Bashir témoigne avoir voyagé neuf jours en bateau depuis le Sénégal via l’Espagne, et aborde la traversée de la Manche avec une certaine sérénité, malgré les 19 décès ou disparitions recensés cette année. Plusieurs migrants rapportent que la police française coupe les embarcations avec un couteau, les faisant sombrer avant même d’avoir pu quitter la côte, exposant davantage ces personnes vulnérables à des risques mortels. “Je réessaierai”, déclare Bashir avec pragmatisme.

La misère du camp reste intacte, et rien n’a vraiment changé depuis la dernière visite il y a deux ans et demi. Pas de sanitaires, si ce n’est des douches rudimentaires proposées par l’association Roots. Des ONG distribuent nourriture et électricité pour recharger les téléphones. Les repas se préparent sur des feux ouverts, et malgré l’épreuve, les migrants offrent le thé aux journalistes de passage.

Personnes cuisinant dans un camp de fortune près de Loon-Plage, Dunkerque
Personnes cuisinant dans un camp de fortune près de Loon-Plage, Dunkerque.

La zone reste cependant marquée par la violence. À deux reprises cette semaine, des tirs non mortels ont eu lieu. Mardi, la police était tendue quand un migrant blessé par balles a été évacué en ambulance. Deux décès ont été signalés le mois dernier. Les associations telles qu’Utopia 56 estiment qu’un cadre plus digne réduirait considérablement ces tensions.

Un changement notable est la présence croissante de femmes et d’enfants. À côté des Afghans, un groupe de Somaliens s’est installé. Yasmiin, fuyant son pays instable, explique avoir échoué dans sa demande d’asile aux Pays-Bas, mais espère une meilleure chance au Royaume-Uni, hors du système européen. Sur un ton léger, elle propose même le mariage à un journaliste : “Pas vous, votre frère peut-être ?”

Katie Sweetingham, coordinatrice pour Care4Calais, souligne une augmentation importante des familles. Lors d’une distribution récente, une centaine de femmes et une trentaine d’enfants se sont présentés, contre une base habituelle de 700 hommes pour les dons. Pourtant, les réserves de tentes et vêtements restent insuffisantes.

Bénévoles de Care4Calais pliant des couvertures dans un entrepôt à Calais
Bénévoles de Care4Calais pliant des couvertures dans un entrepôt à Calais.

Ce changement s’expliquerait en partie par une nouvelle stratégie des passeurs qui utilisent désormais de grands bateaux-taxis stationnés en zone peu profonde : les migrants s’entassent massivement, rendant particulièrement périlleux l’embarquement pour les familles avec enfants.

Asmaan, 13 ans, porte-parole désignée de sa famille afghane, explique qu’ils ont tenté l’embarquement cinq jours avant sans succès. “On ne pouvait pas monter tous ensemble, c’était trop difficile”, surtout après l’intervention policière ayant crevé le bateau.

Une famille dans une tente au camp de fortune près de Loon-Plage
Une famille dans une tente au camp de fortune près de Loon-Plage.

Malgré ces obstacles, du 1er janvier au 6 juillet, au moins 21 117 personnes ont traversé la Manche en petites embarcations, soit une hausse de 56 % par rapport à la même période en 2024. Le taux de succès des demandes d’asile est de 53 % en moyenne, avec des pics très élevés pour certains pays, notamment 97 % pour l’Afghanistan.

Les associations estiment à environ 2 500 le nombre de migrants autour de Calais et Dunkerque. Tous les deux jours, les forces de l’ordre françaises procèdent à des expulsions de camps sauvages, confisquant ou détruisant tentes et biens en l’absence des occupants. Care4Calais distribue ensuite de nouvelles fournitures, et le cycle reprend inlassablement.

Police dégage une zone près d’un point de distribution alimentaire à Loon-Plage
La police dégage une zone près d’un point de distribution alimentaire à Loon-Plage.

Cette semaine, le nettoyage n’a pas eu lieu mercredi matin, peut-être pour éviter de ternir l’image officielle lors de la visite de Macron à Londres et de la présence des médias. À la place, des agents municipaux ont simplement enlevé plusieurs chargements de déchets collectés par des bénévoles, ce qui frustre fortement Thomas Gilbert, fondateur de Roots. “Ça nous décourage, surtout aujourd’hui, après plusieurs jours de collecte des déchets pour finir balayés en un instant.”

Pour lui, une gestion plus humaine de la crise migratoire serait possible, mais elle reste soigneusement éludée par les décideurs politiques.

Points à retenir

  • La surveillance maritime, bien qu’importante, est limitée par l’étendue des côtes utilisées pour ces traversées.
  • Les migrants font face à des obstacles physiques et policiers, parfois violents, sans que cela ne freine leur détermination.
  • Les camps de fortune restent dans des conditions insalubres, malgré la mobilisation des ONG et des bénévoles.
  • Une hausse notable de femmes et enfants dans les flux migratoires pose de nouveaux défis logistiques et humains.
  • Les techniques des passeurs évoluent rapidement, compliquant encore le contrôle des départs.
  • Un cycle infernal d’expulsions et de réinstallations persiste, sans solution durable à l’horizon.
  • La coopération franco-britannique, même financée à grand coût, arrive à ses limites face à l’ampleur du phénomène.

Au fond, on pourrait penser qu’après plus de vingt ans d’efforts et des millions dépensés, il serait temps de réinventer la stratégie — ou simplement d’admettre que la détermination humaine ne se contrôle pas avec des budgets et des coups de gaz lacrymogène. Mais bon, pourquoi se compliquer la vie quand on peut continuer à blâmer… les canots pneumatiques ?


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