lun. Juil 20th, 2026

— Quelle est la capitale de l’Italie ?

— Rome.

— Et celle de l’Argentine ?

— Buenos Aires.

— Et celle de la France ?

— Eurodisney.

Nous sommes bien au parc Disneyland Paris, en pleine partie improvisée de « capitales des pays » avec nos deux enfants, histoire de faire passer le temps. Leur réponse – pour eux, la capitale française n’est pas Paris, mais bien son parc d’attractions – est pleine de malice (après tout, qui connaît Balzac quand on a Goofy sous les yeux ?), mais la file d’attente ne récompense pas autant d’esprit d’à-propos.

Nous sommes arrivés avant l’ouverture. La consigne était limpide : faire la queue dehors pour pouvoir faire la queue à l’intérieur. Ici, c’est devant l’attraction Peter Pan, et le temps d’attente prévu, malgré l’effort matinal, est de 90 minutes. Je tente de me faire une raison en attendant de pénétrer au Pays Imaginaire, même si ce qui tourne dans ma tête, c’est surtout ce nom-là : « Jamais » – nous aurions dû accéder plus rapidement.

— Voilà le summum du capitalisme, ça représente tout ce que… — commence à dire ma compagne.

— C’est la meilleure journée de ma vie, — lui répond aussitôt notre fils aîné.

Pas de débat possible : Disneyland Paris est la véritable capitale de la France. Et la chaleur, elle, est bien psychologique malgré les 35 degrés affichés par le thermomètre. Pourtant, la file n’avance pas, et une ironie me vient à l’esprit : nous allons dans une attraction qui raconte l’histoire d’enfants qui refusent de grandir, mais à ce rythme, ceux qui attendent vieilliront en chemin. Cheveux clairsemés, billets d’entrée griffonnés, première barbe à raser, ballon perdu d’intérêt, conversations d’adultes dénuées de sens comme « faut faire travailler l’argent » ou « moi, je veux du fric à la campagne, pas à la banque », ou encore les bons vieux préjugés d’une époque disparue.

Peut-être leur déception ne sera-t-elle pas tant la fermeture du carrousel de Dumbo, victime de la canicule, que le chaos en Iran ou le fait d’avoir comme ministre de la Culture un torero. L’absurde, toujours l’absurde.

— Ces derniers temps, je traverse une crise de personnalité, — entendais-je derrière moi, dit par un homme de mon âge déguisé en Buzz l’Éclair. J’aurais voulu lui dire que je compatissais, mais la file semblait avancer.

Je me demande si le parc fermera à cause de la chaleur, mais me rappelle qu’aux États-Unis, cela n’est arrivé qu’une fois : lorsque des membres du mouvement Yippie avaient pris d’assaut le bateau de Tom Sawyer, fumant à tout-va et distribuant des tracts subversifs déguisés en Mickey.

En atteignant enfin l’entrée, nous avons attendu le temps d’un match de foot. Ce que j’ignorais encore, c’est que l’attraction durerait à peine le temps d’une de mes chansons préférées (« Stay Free », des Clash) : trois minutes quarante.

Nous montons dans le petit bateau qui commence par traverser la chambre de la famille Darling. Même le chien bavard, chargé de faire la nounou, nous salue. Puis, nous sortons par la fenêtre et le voilier s’élève pour survoler le ciel étincelant de Londres (capitale du Royaume-Uni, même si j’aurais pu répondre « Abbey Road Studios »). On aperçoit le Big Ben puis on s’élance vers les autres paysages de l’univers de Barrie : les sirènes, le bateau de Crochet.

Nous avons attendu une heure et demie pour une balade de trois minutes à peine. Pourtant, je me sens comme le héros malheureux des « Nuits blanches » de Dostoïevski qui s’exclame : « Mon Dieu, une minute entière de bonheur ! Est-ce peu pour une vie tout entière ? »

Cette expérience m’a semblé belle, et un peu triste, ce qui est toujours le cas quand quelque chose me plaît, même si la tristesse ne survient pas toujours. Cela m’a rappelé ces publicités d’assurances où toute une vie est résumée en moins de deux minutes, pour vous inviter à méditer sur la vieillesse et la mort.

Parfois, je me dis que seuls les enfants et les retraités pensent à ce qui compte vraiment : ceux qui ne sont plus en activité ont enfin le temps de s’arrêter sur eux-mêmes, au-delà du planning du jour. Cet article aurait pu être une chronique sérieuse sur un sujet grave, mais je crois qu’il vieillira mieux que beaucoup d’autres. Une vérité aussi inéluctable que celle – soyons honnêtes – que Disneyland Paris est la capitale de la France, tant que vous pouvez croiser Goofy ou Minnie en plein mois de juillet sans penser que quelqu’un, là-dedans, galère sévère.

Points à retenir

  • En jouant aux capitales avec ses enfants à Disneyland Paris, on apprend que la vraie capitale peut parfois sembler très… subjective.
  • La file d’attente, longévité idéale pour faire mûrir les enfants (ou au moins perdre un cheveu ou deux).
  • L’attraction Peter Pan dure moins longtemps qu’un tube punk, mais l’attente, elle, est un vrai marathon.
  • À Disneyland, la chaleur est une affaire psychologique, ce qui ne rend pas l’ombre de l’attente plus supportable.
  • Un Buzz l’Éclair portugais en crise existentielle nous rappelle que même les héros de dessin animé ont leurs jours sans.
  • Le parallèle entre la vieillesse, le temps qui passe et le bonheur éphémère est un classique, remis au goût du jour par un séjour dans un parc d’attraction.

En fin de compte, entre une attente interminable et quelques minutes féeriques qui paraissent suspendues dans le temps, on peut se demander si notre rapport à la « capitale » ne reflète pas davantage notre désir désespéré d’évasion. Soyons honnêtes, après tout, ne serait-il pas plus simple d’admettre que la vie elle-même est une file d’attente masquée, où Disneyland n’est qu’un mirage bien rôdé ? Reste à savoir si, au bout de la queue, nous trouverons plus qu’un souvenir ému et quelques miettes d’enfance. Mais là-dessus, je ne parierais pas trop.


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