« Soudainement, je me suis réveillée en entendant des coups de feu, des cris et des bruits très forts. » Alexandra et Marc (des noms modifiés) dormaient dans un appartement de vacances à la frontière franco-suisse dans la nuit du 2 au 3 juin. Ils étaient là pour le travail depuis quelques jours, accompagnés de quatre collègues. « La porte a commencé à s’ouvrir ; j’ai vu plusieurs personnes habillées de combinaisons noires, le visage dissimulé, tenant des mitraillettes », raconte la jeune femme.
Ils ont essayé de se cacher sous la couverture, « mais aussitôt, on nous l’a retirée, on nous a violemment tirés du lit et ils nous ont mis face au mur pour nous menotter », explique Marc. Menottés, ils ont été gardés assis sur le lit pendant que les policiers fouillaient l’appartement, une opération qui a duré plus d’une heure. Un homme en civil est ensuite entré dans la chambre pour leur expliquer qu’ils étaient policiers et qu’ils cherchaient des « personnes dangereuses » ayant occupé cet appartement avant eux.
« Nous lui avons expliqué que c’était un AirBnB, ils ne le savaient même pas, ils nous ont demandé où nous travaillions, si nous avions quelque chose d’illégal comme des armes. » Les jeunes dénoncent que les agents ne se sont pas présentés ni expliqué à quelle unité ils appartenaient.
En sortant, ils ont vu que trois de leurs collègues avaient été frappés. « Ils ont reçu des coups de poing, des coups de pied et des coups avec les boucliers, même au sol, l’un d’eux s’est retrouvé la tête face à l’oreiller et quand il a supplié parce qu’il ne pouvait plus respirer, on lui a serré encore plus », affirme Marc.
Ils ont aussi constaté les dégâts dans l’appartement et compris que les détonations entendues étaient des grenades assourdissantes lancées par les policiers en entrant. « Ils ont défoncé la porte, arraché les portes d’un placard où un de mes collègues s’était caché, mort de peur, et ont laissé des traces partout dans l’appartement », se souvient Alexandra.
Les policiers leur ont donné un numéro de téléphone « où personne ne répondait » quand ils ont demandé un contact pour s’adresser aux autorités et savoir comment porter plainte. Ils sont ensuite sortis et ont croisé deux agents de la police municipale, qui sont allés constater les dommages dans l’appartement. Après une visite à l’hôpital, ils sont allés déposer six plaintes à la police nationale pour « violences aggravées ».
Dans leurs récits, les six jeunes déplorent aussi l’attitude des policiers, surtout une fois l’erreur mise en lumière. Pendant la fouille, « dans la cuisine, il y avait d’autres personnes en civil, plutôt détendues. Quand on leur a dit qu’on avait eu très peur, ils ont répondu : bienvenue en France » se souvient Marc. « Un autre agent a demandé si on ne voulait pas leur offrir un café, et un autre, en partant, a fait quelques tractions sur une barre à l’entrée. »
Dans les jours qui ont suivi, ils ont raconté leur mésaventure au consulat espagnol, qui les a mis en contact avec une association de victimes, accompagnante et traductrice lors d’une réunion avec un policier responsable de l’intervention.
« Il nous a dit qu’il était présent dans notre appartement, qu’il regrettait cette confusion et rappelait que cela aurait pu être pire. » Il a ajouté que cette opération visait plusieurs endroits simultanément et neuf personnes avaient été arrêtées. « On ne comprenait pas comment ils n’avaient pas réalisé qu’on vivait là depuis dix jours. »
Le ministère français de l’Intérieur renvoie désormais au Tribunal judiciaire de Thonon-les-Bains pour tout détail sur l’opération menée cette nuit-là à Gaillard. À ce jour, le tribunal n’a pas répondu aux questions posées par nos confrères d’elDiario.es, un média reconnu pour son sérieux.
589 foyers indemnisés en 2024
En 2024, ce sont déjà 589 domiciliations françaises qui ont reçu des compensations pour les dégâts causés par des opérations policières menées à la mauvaise adresse, preuve que ce genre de confusion n’est pas isolé. Le total des indemnisations dépasse 1,3 million d’euros, pris sur le budget du ministère de la Justice, même si les victimes se plaignent fréquemment de la complexité et du manque de transparence des démarches pour obtenir réparation.
Face à cela, l’administration française a créé un département spécifique pour traiter ces erreurs et accélérer les indemnisations, accompagnée de la mise en place d’un portail en ligne qui reste pour le moment limité à quelques départements.
Les témoignages évoquant des blessures physiques restent plus rares mais existent. En 2022, un homme près de Paris a signalé une fracture au bras et plusieurs côtes après l’intervention d’une unité des forces spéciales. En 2023, une descente en Bretagne a même envoyé un couple de retraités violemment contre un mur, leur domicile ayant été confondu avec celui d’un réseau de trafiquants.
Points à retenir
- Il semblerait que se faire réveiller en pleine nuit par une escouade masquée ne soit plus réservé aux films d’action, mais bien une réalité pour certains vacanciers ou travailleurs malchanceux.
- Les policiers, vêtus de noir et armés, ont mené une opération d’une heure sans même se présenter correctement – questions d’efficacité, sans doute.
- Les dégâts matériels ne sont pas des détails : portes défoncées, armoires détruites, sans parler des grenades assourdissantes. Le confort Airbnb n’a visiblement pas été leur priorité.
- La réponse « bienvenue en France » aux victimes apeurées lors de leur intervention laisse songeur sur l’empathie en service.
- Malgré les nombreux recours et indemnisations, la bureaucratie reste un obstacle pour les victimes qui cherchent réparation.
- Créer un département dédié au traitement des erreurs semble être un progrès, bien que sa portée soit encore limitée.
- Les blessures physiques sont à la fois tristement réelles et peu souvent rapportées, signalant que la violence policière peut parfois dépasser les bornes du simple « malentendu ».
Bref, on pourrait presque croire que vivre en paix chez soi tient du privilège. Mais n’est-ce pas là une douce illusion ? À force d’entendre que tout cela pourrait être pire, on se demande si le pire n’est pas qu’on s’y habitue. À nous maintenant d’y penser sérieusement, ou du moins d’essayer de ne pas trop y croire.