À peine cinq jours après la vive tension qui a entouré le bus de l’équipe Red Bull-Bora-Hansgrohe à l’arrivée de la 6e étape du Tour de France, lorsque Remco Evenepoel a formulé des critiques très franches à l’encontre de Florian Lipowitz pour ne pas l’avoir aidé, le scénario semblait pourtant avoir été remisé… puis redémarré autrement. Après la 10e étape, au Lioran, l’ambiance a clairement changé.
La victoire du jour échappait peut-être à Red Bull sur le parcours difficile à travers le Massif Central, comme pour une bonne partie du peloton. Tadej Pogačar a été déterminant. Mais la 2e place d’Evenepoel et la 4e de Lipowitz à l’arrivée constituent tout de même une prestation solide, complète, et surtout cohérente pour les objectifs du moment.
Ce qui compte aussi—et qui se voit rarement autant qu’on le voudrait—c’est la manière dont Evenepoel et Lipowitz ont réglé leur collaboration sur les enjeux du classement général (GC). Les deux coureurs ont travaillé ensemble pour tirer le meilleur possible de leur situation, sans affichage inutile, ni crisperie d’ego. Sur ce point, la coopération semble bien avoir été renouvelée.
Le signe le plus parlant de ce regain de coordination est venu au moment où Lipowitz a immédiatement pris sa place, en se calant sur les roues. Evenepoel était alors en difficulté sur la côte de 3e catégorie, le Col de Font de Cére. Au lieu de s’exprimer en solitaire, Lipowitz a suivi le tempo au bon endroit.
Résultat : le creux entre le Belge et les poursuivants a été contenu, ce qui a facilité le retour d’Evenepoel. Et surtout, sur le plan “grand tableau”, Lipowitz a gardé les intérêts GC en tête même quand il souffrait. Autrement dit : au moment critique, la logique collective a pris le dessus, sans rejouer les tensions du passé sur un terrain qui ne pardonne pas.
Après l’étape, une question a aussi résumé l’évolution du climat : “Florian, est-ce que tu as attendu Remco ?”, a lancé un journaliste belge à la sortie, pendant le retour au calme autour du bus. Quand Lipowitz a répondu : “Au final, je n’ai pas travaillé dans le groupe”, la même personne a eu la répartie qui pique un peu—“Oui, on l’a vu.”
Pour désamorcer le moindre soupçon, Lipowitz a ensuite ajouté : “Pour moi, il n’y avait rien d’autre à faire que d’espérer qu’il revienne, et il est revenu, donc on est contents.” Un message simple : pas de duel, pas de drama, juste le nécessaire.
Sur la séquence après l’attaque de Pogačar, le co-leader de Red Bull a expliqué : “On a essayé de réduire l’écart, on pensait encore qu’on pouvait peut-être jouer la victoire. Puis j’ai vu que Remco avait un peu de marge.”
“Alors je suis resté derrière Jonas, et je savais qu’à la descente, il reviendrait. À partir de là, on a couru pour la deuxième place. Je pense qu’on peut être heureux.”
En parallèle, Lipowitz a aussi fait un bon pas au classement : 4e place? Non, plutôt la progression qui compte. À 34 secondes derrière Paul Seixas (Decathlon CMA CGM), il se retrouve désormais 6e au général, à 4 h 44. Et avec la journée compliquée d’Isaac del Toro, il a regagné un peu de temps sur des rivaux comme Vingegaard ou Juan Ayuso.
Globalement, les écarts observés sur cette étape du Massif Central sont bien plus réduits que lors de l’édition précédente, quand Vingegaard et Pogačar avaient fait voler le Tour en éclats à eux deux. Mais pour l’avenir, Lipowitz a choisi d’être du côté optimiste—celui qui fait avancer sans promettre l’impossible.
“J’avais les meilleures jambes pour toute la course jusqu’ici, et je pense que la journée de repos nous a fait du bien. Pour sûr, c’est un bon départ pour la deuxième semaine. Maintenant, on a deux sprints : une journée pour l’échappée, puis deux jours GC. Ce week-end, il y aura la prochaine bagarre”, a-t-il résumé.
Evenepoel et Lipowitz pourraient-ils, à nouveau, faire bloc contre Pogačar ? La question a été posée. Mais Lipowitz a remis les pendules—ou plutôt le classement—à l’heure : dans la course restante, le priorité la plus réaliste est de se battre pour rester aux côtés du leader du côté de l’UAE. Pas de grand soir improvisé.
“Je pense qu’il [Pogačar] a déjà, genre, quatre minutes d’avance—donc ce n’est pas vraiment jouable. Mais pour la deuxième place, c’est plus ouvert. Si on travaille ensemble, alors on peut viser cette deuxième place ici”, a-t-il déclaré.
Le directeur sportif Patxi Vila a complété : “On a toujours dit que le podium était notre objectif. On voit bien que Tadej est hors de portée pour l’instant, donc c’est une autre histoire. Pour le moment, la course, c’est entre les prétendants au podium. Quand on a vu Isaac un peu en difficulté, on a appuyé dans la vallée, et je pense qu’il y a eu une bonne collaboration de tout le monde.”
“À la fin, Jonas a aussi lâché un peu, et c’était bien pour nous. On se bat tous pour les places sur le podium, donc c’est encore ouvert.”
Points à retenir
- Le changement d’ambiance entre Evenepoel et Lipowitz ne vient pas d’un “miracle”, mais d’actions concrètes quand Evenepoel a décroché sur la côte.
- Lipowitz a gardé une logique GC pendant qu’il souffrait : ça évite les scénarios où chacun “gère” de son côté… et où les autres trinquent.
- Red Bull vise une bataille réaliste : le podium, oui; la victoire finale de Pogačar, pour l’instant, non—même si on aime bien rêver.
- Les prochains jours promettent du mouvement : sprints, échappée, puis séquences GC. Le Tour adore la variété… surtout quand ça fait mal.
- Sur ce Massif Central, les écarts semblent moins brutaux que lors d’éditions où tout a explosé plus vite. Moins de cassure, plus de stratégie (et donc plus de suspense).
En tant que journaliste, j’ai surtout retenu une chose : quand le collectif reprend le volant, les résultats suivent—même si personne ne crie victoire. Et dans un Tour où chaque relais peut coûter une minute, on comprend vite que la “bonne entente” n’est pas un slogan, c’est une manière de courir. Pour ma part, je trouve ça encourageant… et j’aimerais que le sport fasse encore un pas : moins de tensions inutiles, plus de responsabilité partagée. Le spectacle est déjà là—à nous de veiller à ce qu’il serve le fond, pas seulement l’ego.