mar. Juil 21st, 2026

Lors d’une apparition rare sur le Pat McAfee Show en février 2025, Ari Emanuel – puissant homme d’affaires d’Hollywood et PDG du groupe TKO Holdings, propriétaire à la fois de l’UFC et de la WWE – s’est exprimé de manière énigmatique sur la boxe. Il a notamment évoqué du bout des lèvres l’avenir de l’Ali Act, une loi fédérale protégeant les boxeurs, laissant entendre que des modifications pourraient être à l’œuvre. Depuis, les rumeurs se sont confirmées : TKO travaille en coulisses à faire évoluer cette législation pour accompagner son nouveau projet de boxe en partenariat avec l’Arabie Saoudite.

La semaine dernière, ces spéculations ont été officialisées quand deux représentants américains, Brian Jack (républicain de Géorgie) et Sharice Davids (démocrate du Kansas), ont introduit au Congrès le projet de loi « Muhammad Ali American Boxing Revival Act ».

Ce texte promet une modernisation nécessaire de la réglementation fédérale de la boxe professionnelle. Il prévoit d’apporter des ajustements à la loi de 1996, dite Professional Boxing Safety Act, et d’introduire des alternatives aux organismes traditionnels de sanction, comme la World Boxing Organization (WBO) ou le World Boxing Council (WBC).

« Je suis fier de présenter cette loi bipartite qui offrira plus d’opportunités, de meilleures rémunérations et une sécurité accrue aux boxeurs », a déclaré Brian Jack dans un communiqué. Selon lui, la boxe professionnelle est le seul sport régulé par le Congrès, mais la législation actuelle, vieille de plus de 25 ans, a freiné les investissements. Cette nouvelle loi poserait donc un cadre favorable à l’innovation.

Ce « regain d’intérêt » vise en réalité à ouvrir la porte à la nouvelle entreprise de TKO avec Sela – une filiale de divertissement liée au fonds souverain saoudien (Public Investment Fund) – et Turki al-Sheikh, responsable de l’Autorité générale du divertissement saoudienne et proche du prince Mohammed ben Salmane. Baptisée Zuffa Boxing, cette nouvelle structure fera ses débuts le 13 septembre 2025 avec un combat attendu en super-moyens entre Saul « Canelo » Álvarez et Terence Crawford, avant un lancement plus large en 2026.

Fortement soutenue par les ressources financières saoudiennes, la société d’Emanuel a activement défendu le projet de loi, qui prévoit notamment la création d’organismes de sanction alternatifs, appelés Unified Boxing Organizations (UBOs), sur le modèle des structures que souhaite mettre en place Zuffa Boxing.

Bien que présenté comme un cadre « pour l’innovation », ce nouveau modèle autorise l’Arabie Saoudite à créer un écosystème parallèle où les classements et ceintures seront sous son contrôle exclusif. Une manière de contourner les organismes existants, mettre à mal les promoteurs traditionnels et, au final, transformer profondément la boxe professionnelle.

« Ce projet de loi est inquiétant pour les boxeurs », avertit Erik Magraken, avocat spécialisé et fondateur de combatsportslaw.com. « Il fragilise les protections essentielles de l’Ali Act en faveur des promoteurs qui adopteront ce modèle ‘unifié’. Un promoteur pourra contrôler les classements et les titres… et prendre un monopole sur le sport. »

Parmi les conditions imposées aux UBO, on retrouve des standards en matière de rémunération minimale par round, d’examens médicaux obligatoires et d’assurance santé renforcée. Des mesures qui pourraient, dans l’absolu, aider les jeunes boxeurs, mais qui risquent aussi de compliquer l’apparition de petites structures voulant se lancer. Dans ce contexte, Zuffa Boxing, soutenue par l’Arabie Saoudite, serait en position idéale pour s’imposer, attirer les talents et réécrire la hiérarchie du sport – au profit de TKO qui dicterait alors les règles du jeu des titres mondiaux.

Ce modèle s’inspire clairement de la structure de l’UFC, régulièrement critiquée pour son traitement des combattants. Dana White, PDG de l’UFC et ami proche de l’ancien président Donald Trump, est supposé prendre la tête de cette nouvelle aventure.

« Tout le monde connaît le principe – les meilleurs s’affrontent », a résumé White dans une interview au magazine The Ring, propriété de Turki al-Sheikh et, par extension, du gouvernement saoudien. « On progresse dans le classement, et dès que les cinq meilleurs sont identifiés dans chaque catégorie, ils s’affrontent. Celui qui détient cette ceinture est clairement le meilleur. Point final. »

Malgré des revenus astronomiques, l’UFC rémunère ses athlètes de façon nettement inférieure aux autres grandes ligues sportives. Si les joueurs de NFL ou de NBA touchent près de 50 % des recettes, les combattants UFC se contentent d’environ 15 à 18 %, nombre d’entre eux gagnant autour de 10 000 à 20 000 dollars par combat, difficilement suffisants pour couvrir entraînement, coaching et soins médicaux. Toute tentative de syndicalisation ou de contestation a été bloquée par l’UFC, qui impose des contrats exclusifs à long terme et s’appuie sur sa position dominante.

L’an dernier, l’UFC a dû céder et verser 375 millions de dollars pour régler un procès antitrust intenté par plusieurs centaines de combattants. Ces derniers accusaient la promotion d’étouffer la concurrence économique et de maintenir artificiellement les salaires bas. Bien que l’UFC ait nié toute faute, les accusations restent à l’étude dans une procédure parallèle en cours.

En 2000, le Congrès avait adopté l’Ali Act précisément pour lutter contre les pratiques déloyales qui dominaient la boxe professionnelle, un sport contrôlé par de puissants promoteurs, des organismes de sanction corrompus et des contrats coercitifs. Cette loi fédérale visait à encadrer le sport via la transparence et l’obligation de divulguer les finances, réduisant ainsi les abus envers les boxeurs. Adoubée à l’unanimité, elle reste la seule loi fédérale régissant directement un sport professionnel aux États-Unis.

Le nouveau projet de loi ne supprime pas l’Ali Act, mais ouvre la voie à de nouveaux organismes extérieurs, inspirés du modèle UFC, qui risquent de déstabiliser le système établi. Le calendrier de passage au vote reste inconnu puisque le Congrès est en pause pour tout le mois d’août.

Cela dit, la veuve de Muhammad Ali, Lonnie Ali, soutient publiquement le texte, affirmant que « Muhammad serait fier que son nom soit associé à cette loi ». Sharice Davids, ancienne combattante MMA et candidate à la célèbre émission The Ultimate Fighter, co-signe également le projet – une manœuvre habile de lobbying de la part de TKO et d’Emanuel.

« L’Ali Act a été créé pour empêcher les promoteurs de pratiques coercitives et monopolistiques. Il garantit des titres et classements indépendants, ce qui permet aux boxeurs d’obtenir de meilleurs purses que dans les sports MMA », rappelle Erik Magraken. « Si les promoteurs contrôlent les titres, ils exploitent les boxeurs. »

Cette nouvelle donne profitera certainement à l’Arabie Saoudite et à al-Sheikh, qui ont investi des milliards pour rafler les commandes de la boxe.

Al-Sheikh a déjà financé certains des combats de poids lourds les plus médiatiques, débloquant des sommes record pour sortir des impasses de négociations. Son ascension lui confère un pouvoir immense au sein du sport, au point que « Son Excellence » est devenu un surnom presque affectueux parmi les fans et médias, révélateur de son influence grandissante.

Cette emprise a pour effet de calmer les critiques, les amateurs acceptant d’ignorer certains comportements tant que les combats restent spectaculaires. Les journalistes, soucieux de garder un accès privilégié, tendent à relayer son discours favorable. Par ailleurs, le royaume possède son propre magazine de boxe et mobilise un vaste réseau de relations publiques pour promouvoir ses intérêts par le sport.

Cette stratégie d’influence au Moyen-Orient illustre une méthode bien rodée : acquisition de poids politique, construction de récits positifs, et mise en place d’écosystèmes autonomes sous contrôle direct. La boxe pourrait bien être la pièce manquante de ce puzzle ambitieux.

Points à retenir

  • Le projet de loi vise à adapter une réglementation vieille de 25 ans, en introduisant un modèle inspiré de l’UFC dans la boxe.
  • Le partenariat entre TKO et des acteurs saoudiens ouvre la porte à une réelle redistribution des cartes, avec un contrôle centralisé des titres et classements.
  • Les protections existantes pour les boxeurs pourraient être affaiblies, sous couvert d’« innovation » et de « sécurité » plus poussée.
  • La référence explicite à l’UFC soulève des questions au vu des nombreuses critiques contre son modèle économique et son traitement des combattants.
  • Le soutien officiel de personnalités liées à Muhammad Ali vise à legitimer un projet qui divise déjà les experts et les passionnés.
  • Le poids politique et financier de l’Arabie Saoudite permet de créer un écosystème sportif presque autonome, loin des influenceurs traditionnels de la boxe.

En somme, on assiste à une tentative assez flagrante de transformer la boxe en une sorte de « UFC 2.0 » sous influence étrangère. Si l’idée de moderniser un sport parfois archaïque est séduisante, ouvrir une telle boîte de Pandore pourrait bien vider le noble art de ce qui fait son charme : sa complexité, ses luttes d’intérêts et ses imprévus. Mais bon, après tout, qui n’a jamais rêvé de voir un prince saoudien distribuer les ceintures mondiales en petit comité ? Moi, en tout cas, j’attends le premier combat avec mon popcorn…


Partager : X Facebook WhatsApp LinkedIn Reddit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *