lun. Juil 20th, 2026

« C’est sans doute le plus grand combat de ma vie », confie Daniel Dubois à propos de son affrontement pour l’unification des titres mondiaux des poids lourds face à Oleksandr Usyk, ce samedi soir au stade de Wembley. Après une légère hésitation à peine perceptible, il ajoute sur un ton inhabituellement réservé : « C’est étrange, mais on dirait que ça passe un peu inaperçu, ça n’a pas été autant médiatisé que je l’aurais imaginé pour un combat d’unification. Peut-être que ça va s’emballer le soir même. »

Assis au soleil de juillet, devant son gymnase à Borehamwood, avec l’arche de Wembley se détachant dans la chaleur, Dubois paraît légèrement déçu lorsque je lui demande pourquoi ce duel passionnant entre deux poids lourds aux styles opposés et détenteurs de tous les titres mondiaux ne suscite pas plus d’engouement. « Je ne sais pas trop », répond l’actuel champion IBF, dans un éclat de rire teinté d’autodérision. « On dirait qu’à chaque fois que je combats, il y a toujours quelque chose qui cloche. J’arrive pas vraiment à saisir pourquoi. »

Champion du monde réservé, Dubois vit toujours sous le regard imposant de son mystérieux père, Stan. À 27 ans, cette force de la nature a démontré son potentiel destructeur en mettant Anthony Joshua au tapis à quatre reprises lors de leur combat l’an dernier. Pourtant, il donne souvent l’impression d’un adolescent timide, encore hésitant sous l’ombre de cette figure paternelle dominante. Serait-il simplement trop discret pour créer le buzz attendu avant un tel choc ?

« J’en sais rien, mec », reprend-il, évoquant Joshua, qui malgré lui, a toujours su attirer les projecteurs par son charisme et ses punchlines. « AJ ne balance pas non plus de provocations excessives, mais chacun de ses combats fait salle comble. Avec moi, c’est toujours un peu… différent. »

Mais Dubois se montre plus ferme lorsqu’il affirme vouloir, après ce combat, s’imposer enfin comme un champion incontesté et reconnu. « Je veux tourner la page, devenir le vrai champion du monde incontesté. »

Concernant sa victoire écrasante sur Joshua, il déplore : « Non, je ne crois pas qu’on ait vraiment reconnu ce que j’ai fait. On parle plus de la défaite de Joshua que de ma victoire. Ça ne me blesse pas, mais c’est injuste. Il faut que je rétablisse ça. »

Dubois dominant Anthony Joshua à Wembley l'an passé
Dubois triomphant d’Anthony Joshua à Wembley l’an dernier. Photo : Richard Pelham/Getty Images

Dubois reste optimiste. « Ça semble parti pour faire salle comble, ce qui est bien, n’est-ce pas ? » Il assure qu’il est un adversaire nouveau face à Usyk. « J’ai progressé, je fais les mêmes choses, mais en mieux. Peut-être que j’en veux simplement plus maintenant. Je veux accomplir ce dont mon père parlait avant même que je devienne boxeur : décrocher la ceinture mondiale des poids lourds, la garder et devenir une légende à l’image de Frank Bruno, Lennox Lewis ou Nigel Benn, des hommes de l’ancienne école, de vrais combattants. »

Usyk, pour sa part, est devenu l’an dernier le premier champion incontesté des poids lourds ce siècle en battant Tyson Fury. Il est indéniablement le meilleur poids lourd des 25 dernières années, ayant dominé Joshua et Fury à deux reprises chacun. Sa technique affûtée, son intelligence sur le ring et sa détermination sont jusqu’ici inégalées : invaincu en 23 combats depuis ses débuts professionnels en 2013 après son titre olympique.

Dubois reconnaît que Usyk est de loin le meilleur adversaire qu’il ait affronté. « Il a tout fait, vraiment. Moi, je dois juste déjouer ses points forts. »

Lors de leur premier affrontement en août 2023, Usyk a été en difficulté après un coup puissant de Dubois, qui a néanmoins été jugé (de façon controversée) comme une frappe basse, offrant à l’Ukrainien un long moment pour récupérer. Usyk, rusé, en a profité avant de stopper Dubois au neuvième round. Mais ce dernier estime aujourd’hui qu’Usyk a des failles, « au corps, à la tête, là où un coup peut toucher ».

Échange de coups entre Dubois et Oleksandr Usyk en 2023
Dubois et Oleksandr Usyk lors de leur combat en 2023, remporté par l’Ukrainien. Photo : Kacper Pempel/Reuters

« Je ne veux pas toujours revenir à ce premier combat, ce n’était pas moi à mon meilleur niveau. J’ai réussi un bon coup mais ce n’était pas celui qui compte vraiment. Le 19 juillet, vous verrez la différence. Ce premier combat appartient au passé. Je suis un homme tourné vers l’avenir, et je compte bien imposer ma loi dans cette catégorie. »

Son père lui avait promis qu’il deviendrait champion du monde incontesté, et Dubois confie : « Je croyais tout ce qu’il disait – ses mots, la conviction avec laquelle il les disait. Il en était tellement sûr que j’y ai cru aussi, je me suis dit ‘Oui, je vais y arriver.’ Ce n’est pas que du blabla. On travaille dur depuis que j’ai sept ans. J’ai usé mes phalanges jusqu’à l’os. »

Il montre à nouveau ses poings marqués par des cicatrices, vestiges d’innombrables pompes faites sur ses articulations. « Ces marques, je peux en être fier. Elles m’ont sauvé la mise plus d’une fois. »

Il raconte que son père le faisait faire des pompes pendant des heures quand il était enfant. « On ne comptait pas les répétitions, on comptait les heures. Quatre, cinq heures peut-être ? On faisait des trucs dingues. »

« Aujourd’hui, c’est différent, il faut surtout entretenir ce qu’on a déjà acquis. Je fais toujours des pompes, mais pas au même rythme. Maintenant, je profite des fruits de ce travail. »

Dubois, avec ses six frères et sœurs, n’a jamais été scolarisé, éduqué à la maison par leur père, ce qui semble expliquer une certaine maladresse dans la vie de tous les jours. Interrogé sur son désir de s’émanciper tout en respectant ses aînés, il répond d’un air surpris : « Je ne comprends même pas ta question. »

Quand je lui parle de l’influence marquante de son père dans sa carrière, et s’il souhaite faire ses propres choix en dehors de la boxe, il concède à peine : « On peut dire ça. Mais dans le cadre de la boxe, on fait équipe. »

Depuis sa revanche sur Joshua et sa reconstruction après une série de revers, dont une blessure grave en 2021 face à Joe Joyce, Dubois affiche un autre visage, plus sûr de lui. Ses victoires contre Jarrell Miller, Filip Hrgovic et Joshua attestent de sa montée en puissance. Il a aussi hérité du titre IBF, suite à des manœuvres propres à la politique de la boxe, et bénéficie désormais d’un soutien affirmé de son entraîneur Don Charles, entré dans son équipe en 2023. C’est son père qui a pris contact avec Charles.

Don Charles, entraîneur de Dubois, dans son gymnase
Don Charles, entraîneur de Dubois, à la ferme-gym. Photo : Graeme Robertson/The Guardian

Charles, personnage fascinant, stricte et pondéré, a un parcours hors du commun : enfant soldat au Biafra durant la guerre civile nigériane, il a connu la rue en Angleterre avant de devenir fleuriste puis entrepreneur en sécurité. Sur le plateau télévisé du stade Wembley et devant 94 000 spectateurs, comment calme-t-il Dubois dans l’heure qui précède le combat ? « Faut demander à lui », répond Dubois. « Il reste calme, c’est mon père qui me remet à l’ordre avec un discours ferme. Don me laisse tranquille sauf quand il doit me dire quelques trucs à part. »

À propos de l’aide que lui apporte Charles, le boxeur explique : « On s’est bien trouvés. Je l’aide à réussir avec un champion du monde et lui m’apporte son expérience old-school, toujours ponctuel et fidèle aux valeurs d’antan, c’est important. »

« Je suis heureux d’y être arrivé ensemble et de devenir champion du monde. Il faut maintenant continuer à progresser. »

Dubois souligne que Charles « n’avait jamais vraiment réussi avant » à mener un grand champion, signe d’une faim similaire entre les deux hommes. « Oui, il est affamé, et moi encore plus. »

Kieran Farrell, assistant de Charles et coach au sac de frappe, a connu un incroyable rétablissement après avoir perdu une partie de son cerveau suite à un hématome en 2013. Loin de s’attarder sur cet épisode, Dubois affirme ne pas vraiment connaître l’histoire de Farrell, n’ayant jamais eu besoin d’en savoir plus. Le fait est que cette équipe, montée sur l’initiative de son père, fonctionne bien.

Concernant les risques inhérents à la boxe, Dubois assume sans hésitation : « Non, pas du tout. Je sais ce que je fais. Je suis sur mon chemin, prêt à gagner. Les dangers font partie du jeu. Je dois juste m’assurer que ce ne soit pas moi qui me blesse. »

Après avoir été critiqué et caricaturé comme un « lâche » ou un « abandonneur » sur les réseaux sociaux après sa défaite contre Joyce, malgré une blessure grave à l’orbite qui aurait pu l’aveugler, Dubois a progressivement mûri et s’impose aujourd’hui avec plus d’assurance. « Oui, oui. Joe reste une référence et j’ai beaucoup de respect pour lui. Sans cet échec, je ne serais pas là où je suis. Les revers ouvrent toujours la voie à une bonne revanche. »

Alors que la carrière de Joyce a décliné, lui a enfin décollé. La recette ? « C’est le destin, le fait de ne pas abandonner, de bosser dur, d’avoir un bon entourage et un bon père. Je n’ai jamais douté. La vraie question, c’était : comment revenir plus fort ? Ces moments sont passés, ce ne sont que des instants, et chacun les connaît. Si tu fais quelque chose de difficile, il faut savoir les traverser. »

Points à retenir

  • Daniel Dubois reste un champion réservé à l’influence paternelle forte, un contraste frappant avec la brutalité qu’il déchaîne sur le ring.
  • Malgré sa victoire spectaculaire sur Joshua, Dubois constate que le public semble plus intéressé par la chute de l’ex-leader que par sa montée en puissance.
  • Son adversaire, Oleksandr Usyk, cumule une expérience et une technique rarement vues dans la catégorie reine depuis des décennies.
  • Dubois revendique une progression constante, avec une préparation physique et mentale renouvelée, citant notamment une influence old-school grâce à Don Charles.
  • Le parcours atypique et la férule de son entourage, notamment de Charles et son père, construisent une équipe soudée où chacun joue un rôle bien défini.
  • Le dur apprentissage de la défaite et les critiques d’internet semblent avoir durci et motivé un Dubois désormais plus confiant.
  • La boxe, avec ses risques et sacrifices, reste pour lui un chemin personnel et inévitable, assumé sans illusion.

En somme, on a là un adolescent géant qui a visiblement décroché ses blessures pour mieux construire son mythe, aidé par un père qui ne déconne pas avec le destin. Je me dis que, si cet entrelacs de famille, de discipline et de brutalité n’explose pas ce samedi, on aura encore une fois manqué quelque chose. Mais bon, entre nous, un souterrain dans la hype et un ring de Wembley, on a déjà vu pire comme spectacle…


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